Livre d’entretiens entre Helder Camara et José de Broucker (1977)

Helder Camara (1909-1999) est une grande figure de l’Eglise catholique du XXe siècle. D’une famille modeste du Nordeste, il est ordonné prêtre en 1931 puis archevêque de Rio en 1952. Après avoir frayé avec le pouvoir établi et l’intégralisme fasciste brésilien, il change d’orientation politique et théologique au cours des années 50, au contact du peuple et de l’injustice. Il est éveillé aux questions sociales grâce à l’Action Catholique, ensemble d’associations et d’initiatives œuvrant à une formation plus directe des personnes et à une mise en application concrète dans la société des préceptes évangéliques. Il participe à l’élaboration théorique et pratique de la théologie de la libération, notamment dans le cadre de la Conférence des évêques d’Amérique Latine qui culmine avec le rassemblement de Medellin de 1968. Il s’installe au cœur des bidonvilles de Rio et devient la cible de la bourgeoisie nationaliste brésilienne. Accusé de communisme, il a cette réponse célèbre : « Je nourris un pauvre, on dit que je suis un saint. Je demande pourquoi le pauvre n’a pas à manger, on me traite de communiste. » Opposé à la dictature militaire brésilienne (1964-1985), il est peu à peu privé de parole publique mais peut voyager à l’étranger, profitant de son aura grandissante pour populariser les concepts clés de la théologie de la libération : « péché social », « option préférentielle pour les pauvres », « destination universelle des biens ». Il condamne le néo-colonialisme capitaliste et milite pour les pays du Sud et contre la guerre, notamment la guerre du Vietnam. L’attitude du Vatican à son égard fut ambiguë, reconnaissant son travail mais nommant à sa place, après son départ à la retraite, un évêque peu enclin à poursuivre ses combats. 

Sur la colonisation et l’esclavage au Brésil : 

« Nous connaissons toujours l’esclavage. Naturellement, ce n’est plus l’esclavage officiel : c’est fini depuis 1888. Mais il y a toujours des groupes de riches qui maintiennent leurs richesses aux dépens de la misère de leurs concitoyens, condamnés à demeurer dans une situation sous-humaine. C’est de l’esclavage. Et quand on considère les régions productrices de matières premières, de caoutchouc, de canne à sucre, de cacao, de café, on voit qu’elles sont toujours victimes de ce que l’Eglise d’Amérique Latine appelle « colonialisme interne ». Le plus terrible, c’est l’aveuglement collectif et spécialement notre aveuglement à nous, hommes d’Eglise. » 

Sur les compromissions de l’Eglise catholique avec l’ordre établi et sur son rapport au pouvoir politique :

« Même au séminaire, même après mon sacerdoce, j’ai participé à l’aveuglement collectif. Il a fallu beaucoup de temps pour que mes yeux parviennent à s’ouvrir, à supposer qu’ils soient vraiment ouverts aujourd’hui. C’est terrible de constater comment, au milieu de tant de souffrances, le souci du maintien de l’autorité et de l’ordre social nous empêchait de découvrir et de dénoncer les injustices. Nous étions là pour prêcher la patience, l’obéissance, l’acceptation des souffrances en union avec le Christ souffrant… De grandes vertus, sans doute. Mais, dans le contexte, nous faisons le jeu des dominateurs. Alors je dois dire que nous étions de leur côté. Jusqu’au moment où l’Eglise ne s’est plus montrée disposée à continuer d’être le support des injustices établies, du colonialisme interne, où nous nous sommes vus dans l’obligation de dénoncer les injustices et de promouvoir tous les hommes et tout l’homme. Alors, ça a été le grand scandale. »

« Dans ma jeunesse, je suis passé d’une erreur à l’autre. Je suis passé de la conception intégraliste (l’intégralisme est une forme brésilienne de fascisme inspiré par le fascisme italien de Mussolini et développé à partir de 1932. Helder Camara a été impliqué dans ce courant avant de le regretter), qui prétendait soumettre le pouvoir temporel au pouvoir spirituel, à l’idée que les deux pouvoirs sont complémentaires et co-responsables du gouvernement de la terre (…) Nous ne percevions pas alors que travailler main dans la main avec le gouvernement constituait une approbation de l’ordre établi et une approbation directe des injustices perpétuées par cet ordre établi. »

« Si l’on ne prend pas parti pour les opprimés, on prend parti pour les oppresseurs. Il est très difficile de rester neutre. La neutralité, dans notre cas, est vraiment impossible. Bien sûr, nous devons faire très attention à ne pas préparer les opprimés à imiter la seule image de promotion qu’ils ont sous les yeux et qui est donnée par les oppresseurs. C’est très tentant et facile de transformer les opprimés en oppresseurs mais c’est beaucoup plus difficile de dénoncer et de combattre les injustices sans tomber soi-même dans la haine et sans prêcher la haine. »

« Après Vatican II en 1962, après Medellin en 1968 (conférence des évêques sud-américains et acte de naissance officiel de la théologie de la libération), cela a été une grande surprise pour les propriétaires de l’ordre établi de voir l’Eglise, leur alliée de toujours, changer d’attitude (…) Selon les théoriciens de la doctrine de la sécurité nationale, les religieux et croyants épousant cette vision des choses devinrent des agitateurs dangereux. »

Sur l’Histoire :

« L’Histoire est une succession d’empires. Et je rêve qu’un jour au lieu de nous inquiéter de savoir quel sera le prochain empire, nous soyons capables de penser un âge sans empire. »

Sur l’enseignement de l’Eglise catholique :

« Pour la Pastorale, c’est à dire pour le service et l’enseignement du peuple, nous étions très mal préparés. Le dimanche, nous allions faire le catéchisme à des enfants pauvres mais il n’était pas question de vivre au milieu du peuple, ni de s’informer des grands problèmes humains et sociaux. Nous prêchions un langage sophistiqué de théologie thomiste qui passait très haut au-dessus des têtes (…) Nous avions reçu la marque de la Contre-Réforme, nous avons perdu un temps énorme dans l’Eglise car nous étions surtout occupés à la défendre. Nous étions très fort en apologie mais en apologie défensive. »

Sur le communisme, le capitalisme et l’exigence chrétienne et catholique de justice sociale :

« Le conflit Est-Ouest était abusivement exploité par le capitalisme qui se présente encore chez nous et dans toute l’Amérique Latine comme le sauveur de la civilisation chrétienne. Or toutes les racines du capitalisme sont matérialistes. Ce n’est donc pas sérieux de le présenter ainsi. Ce que nous voulions, c’était faire face aux grands problèmes humains. Faire comprendre qu’au-dedans du pays et du continent, nous avions le scandale du colonialisme interne, et qu’au-niveau international nous avions le scandale des pays riches qui maintiennent leur richesse aux dépens de la misère des pays pauvres. Notre préoccupation, c’était de ne plus permettre que le peuple continue d’être exploité (…) Pour ce faire, nous avions les encycliques des papes Léon XIII à Paul VI. Elles sont à chaque fois plus exigeantes en termes de justice sociale. Mais c’est dommage que nous chrétiens soyons si forts pour mettre de grands principes sur le papier et si faibles ensuite quand il s’agit de leur donner vie… Très souvent, c’est dans nos propres rangs que viennent les conseils de prudence : « Il faut patienter, n’allez pas si vite ! » L’Amérique attend déjà depuis quatre siècles et demi. Et l’Afrique, et l’Asie… Pourquoi ne pas prêcher la révolution ? Révolution ne veut pas dire action violente et armée mais changement profond et rapide des structures injustes. Cela n’a rien à voir avec les révolutions nombreuses qu’a connues le continent mais qui ont eu pour résultat le changement des personnes en place et non le changement des structures. »

« Pour moi, il est devenu évident que le capitalisme est incompatible avec la libération des peuples. Il y a plusieurs sortes de capitalismes mais tous mettent le profit au centre. Avec le capitalisme, les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres. Alors nous regardons vers le socialisme. Nous ne sommes pas naïfs, nous connaissons les distorsions du socialisme, en Russie par exemple avec son stalinisme et sa bureaucratie. Mais j’espère que nous arriverons à créer les conditions d’un socialisme à visage humain. »

Sur la notion de « développement », très en vogue dans les années 60-70-80 :

« Très vite, trop vite, on a appelé « développement » la seule croissance économique sans voir qu’elle ne profitait qu’aux groupes privilégiés et qu’elle se faisait au prix de la prolétarisation des masses. C’est pourquoi je préfère le terme de « libération ». Ce terme affiche qu’il n’y a pas de développement qui vaille s’il n’est celui de « tout l’homme » et de « tous les hommes », comme le dit le pape Paul VI. Mais dès que nous disons cela, on nous taxe de « communistes » et de « subversifs ». Or ce qui fait le jeu du communisme, c’est seulement l’injustice. »

« Le pape Paul VI a eu le courage de dire que ce que les pays riches donnaient d’une main, ils le reprenaient de l’autre. Quand je pense aux aides, je distingue toujours aides officielles et aides privées. Je suis toujours reconnaissant de ces dernières quand elles sont désintéressées. Je crains en revanche beaucoup les premières qui donnent vite bonne conscience en faisant oublier le cœur du problème. Et le cœur du problème est dans les injustices de la politique internationale du commerce. Le président américain lui-même, Nixon, le reconnaît ! Je dis que si les pays riches avaient le courage de chercher les racines de leur richesse, ils verraient qu’elle plonge dans la misère du tiers-monde. »

Sur la théologie de la libération :

« De même que le Père, le Créateur, nous veut co-créateurs, de même le Fils, le Rédempteur, nous veut co-rédempteurs. A nous, donc, de poursuivre l’œuvre de libération commencée par le Fils : la libération du péché et des conséquences du péché, la conséquence de l’égoïsme et des conséquences de l’égoïsme. Voilà ce qu’est la théologie de la libération et je ne vois pas en quoi elle devrait faire peur. »

Sur sa vision du changement social : 

« J’ai toujours cherché le moyen d’obtenir un changement des structures injustes par une pression morale libératrice. Pendant une période, j’ai cru que cette pression pourrait être exercée sur les grandes institutions dans leur totalité comme les Eglises, les universités… Il suffisait alors de les conscientiser et de les mobiliser. Mais j’ai dû reconnaître que les institutions sont des masses trop lourdes. C’est alors que j’ai découvert les minorités. Il est empiriquement démontrable que dans toutes les institutions, dans tous les groupes humains, quels que soient les pays, les races, les cultures et les religions, il y a des minorités qui, sous une diversité extrême de dénominations, d’objectifs, de leaders, ont en commun une même soif de justice. »

« Jamais, pour moi, la fin ne justifie les moyens. Je ne puis accepter le terrorisme révolutionnaire. Mais si une partie de la jeunesse – et même de la jeunesse catholique – s’est radicalisée, c’est parce qu’elles croient, avec raison, que les encycliques sociales ne sont pas faites pour rester sur le papier. »