Cher frère Léon, aimes-tu la police ?

Texte publié sur lundimatin.

Paris, 25 septembre 2026. « Événement historique », titrent les journaux, « l’Église de France, une terre de reconquête », « le pape qui veut reconquérir la France », « 4 jours pour reconquérir la fille aînée ». J’en suis bien conscient : ces titres ne viennent pas de toi, cher frère Léon. Je veux le croire, je veux croire que tu resteras fidèle à l’esprit de François, je veux croire que, en te souvenant de la fraternité entre saint François et son ami Léon, tu ne tomberas pas dans la cupidité, dans le fanatisme vers lequel, néanmoins, te pousse un vent qui traverse l’Église, un vent qui n’est pas le murmure d’une brise légère que notre foi commune nous dévoile au milieu des luttes de la vie. Cher frère Léon, je veux croire que le gigantisme des événements qu’on a organisés autour de toi et pour toi n’est que le reflet de ta volonté de nous faire sentir unis. L’unité, ce mot qui t’est tant cher, ce mot qui t’anime et que tu entends nous transmettre, car, dis-tu, ce n’est que dans l’unité que l’on peut aimer et être aimé.

Mais alors, s’il est vrai que tu recherches tant cette unité et cet amour, laisse-moi te poser une question inattendue : cher frère Léon, aimes-tu la police ? Aujourd’hui, en sortant de chez moi pour me rendre au travail, j’ai été surpris par une présence dont j’aurais pu me douter : des centaines, que dis-je, des milliers de policiers, éparpillés partout dans l’espace public. Pour te laisser passer en toute tranquillité, une partie d’entre eux, peut-être une centaine, ont même bloqué tout le Boulevard saint-Michel. J’ai été impressionné par la force, la synergie, l’endurance de ces personnes armées, habillées de la même manière, toutes-puissantes. J’ai senti la guerre dans leurs yeux. Mais ce qui compte, c’est de savoir qu’ils étaient là pour te protéger, toi, qui es attendu par tant de fidèles, tant de jeunes que tu as reconquis. Tu es précieux, Léon, c’est pour ça qu’ils te protègent. C’est normal.

Mais alors, mon frère, pourquoi la police ne protège-t-elle pas tous nos frères et sœurs de la même manière ? Ne sont-ils pas assez précieux ? C’est forcément à cause de cela : ils ne sont pas assez précieux. Car si les sans-abris étaient aussi précieux que toi, la police les protégerait ; si les pauvres, dont tu prends la défense dans tes écrits, étaient aussi précieux que toi, la police les protégerait ; si les migrants, que tu nous invites à regarder comme des frères et des sœurs, étaient aussi précieux que toi, la police les protégerait ; si le frère Vent, l’air et les nuages, l’azur calme et tous les temps, notre sœur Eau, notre frère Feu, si notre sœur notre mère la Terre étaient aussi précieux que toi, la police les protégerait. Regarderas-tu Paris avec les yeux de ces sans-abris, de ces pauvres, de ces migrants, de cette Terre qui brûle ? Ou seras-tu satisfait de ce pays que ton Église, nous disent-ils, veut reconquérir ?

Ces milliers de policiers m’ont rappelé un autre grand événement, les Jeux Olympiques. Je suis convaincu qu’on t’en a parlé : près de 20 000 sans-abris et migrants ont été expulsés de leurs campements en Île-de-France1. À cette occasion, les autorités ont déployé un dispositif policier sans précédent, permettant notamment d’occuper physiquement les lieux historiques de campements et de patrouiller dans les quartiers habituellement habités par les personnes exilées afin d’empêcher leur réinstallation. Ils étaient aussi nombreux alors pour évacuer de l’espace public les indésirables, qu’ils le sont aujourd’hui pour te protéger à toi et à ton Église. D’une part, la logique du déchet : cacher ce dont on a honte ; d’autre part, la logique de l’opulence : protéger ce qu’on considère être précieux. Cher frère, je n’arrive pas à arrêter d’y penser : pourquoi la police n’a-t-elle pas protégé ces 20 000 frères et sœurs comme elle te protège toi ? Sont-ils moins précieux ?

Tout à l’heure, pendant que j’étais sidéré par tant de policiers qui étaient là pour te protéger, une question m’habitait et ne me laisse toujours pas en paix : pourquoi ces policiers ne semblent-ils protéger que les puissants ? Tu sais, à la veille de la rentrée scolaire 2026, au moins 2 355 enfants, dont 514 de moins de 3 ans, sont restés sans solution de logement après un appel au 1152. 2 355 enfants, cela remplirait une bonne partie des places assises que les prélats et les bourgeois ont en héritage pour la messe dans le quartier le plus riche de Paris. J’espère que tu sauras écouter leur cri de désespoir, même si tu ne les verras pas. Car, tu entendras surtout des applaudissements. Je veux y croire, je veux espérer que tu oseras sinon le dénoncer, du moins le penser dans ton cœur : la police qui te protège toi a sur la conscience ces 2 355 enfants qui, dans les prochains jours, lorsque tu traverseras Paris en papamobile, seront à la rue, mais pas pour t’applaudir.

Tu as dû t’en rendre compte. On est fin septembre et il fait toujours très chaud. Cet été, Paris était une bouilloire, la France une fournaise, le monde une catastrophe. Les feux de forêt ont brûlé, cet été, l’équivalent de 9 fois la superficie de Paris : 97 000 hectares3. Environ 7 300 morts en excès ont été recensés cet été en France pendant les périodes de fortes chaleurs successives4. Cher frère Léon, pourquoi la police n’a-t-elle pas protégé cette sœur Terre qui est en train de brûler sous nos yeux ? Tu n’es plus Prévost, mais Léon, pour être un signe de contradiction : j’espère que tu t’en souviendras pendant les grandes messes que tu présideras.

Mais j’ai peur, Léon, j’ai peur que tu aimes vraiment cette police qui te protège à toi et à ton Église alors qu’elle déporte les sans-abris et rafle les migrants, alors qu’elle laisse faire TotalEnergies mais mate les révoltes contre les mégabassines, alors qu’elle laisse mourir à la rue des milliers d’enfants tout en protégeant les enfants des lycées de ton Église. Je ne m’en remets pas, tant de policiers pour te laisser passer en toute tranquillité dans le Boulevard Saint-Michel, tant de gendarmes pour te protéger toi et ton Église, mais si peu d’entre eux pour protéger nos frères et sœurs à la rue, pour protéger notre sœur la Terre, qui crache le feu de son ventre tellement on l’a brûlée, pour protéger ce monde des puissants qui la ruinent. Où es-tu cher frère Léon ? Pour une fois, c’est un fidèle qui ose poser cette question : où es-tu cher frère Léon, avec les puissants ou avec nous ? Car si tu es avec nous, tu ne pourras pas aimer la police.

Francesco Antonini

  1. Collectif Le Revers de la Médaille. Rapport final. 4 novembre 2024. ↩︎
  2. Selon UNICEF France : https://www.unicef.fr/article/2-355-enfants-a-la-rue-le-triste-bilan-dune-promesse-non-tenue/ ↩︎
  3. Selon Oxfam France : https://www.oxfamfrance.org/climat-et-energie/ete-2026-malheureusement-historique-pour-le-climat-et-les-inegalites-en-france/ ↩︎
  4. https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/08/19/canicule-1-243-morts-en-exces-ont-ete-recenses-entre-le-3-et-le-22-juillet-par-sante-publique-france_6749871_3224.html?srsltid=AU7gw4XBq83fN0G-AV_cJVL_v3z21UoW-VkveIKctnrY1c2OstEUOG2F ↩︎