Pour l’Église de France, le nombre de followers ne peut être le seul critère de discernement

À l’occasion de la venue du pape en France, des influenceurs catholiques organisent une veillée de prière à Paris. Parmi les intervenants annoncés se trouve M. Matthieu Raffray, prêtre, influenceur, et figure de proue du catholicisme identitaire. Nous, membres du collectif Anastasis, demandons aux organisateurs de la soirée et aux responsables de l’Église de France de retirer cette invitation.

Par quelle prétention mal placée nous permettons-nous d’appeler à désinviter un prêtre catholique d’une soirée de prière catholique ? Le catholicisme français n’est-il pas assez saturé de divisions comme cela ? La chose est simple : les discours de M. Raffray déploient des interprétations des textes bibliques et de la tradition catholique qui s’apprêtent à porter des fruits de haine et de violence. 

L’influenceur déploie sur Internet un système de pensée relativement simple : le catholicisme c’est le bien, le monde moderne c’est le mal. Si le catholicisme est influencé par le monde moderne, il se corrompt. Si le monde moderne est influencé par le catholicisme, il s’améliore. M. Raffray se donne donc pour mission de pousser la France à redevenir une société non laïque, intransigeante envers le protestantisme, l’immigration, l’islam, la laïcité, et l’État social, telle qu’elle existait avant 1905 et mieux encore avant la Révolution Française.

Malgré l’insistance avec laquelle il se présente comme porte-voix du catholicisme, son attachement revendiqué au concile Vatican II semble n’être que de pure forme. Son discours se fonde sur un refus de la laïcité, de l’œcuménisme, du dialogue interreligieux, de la liberté de conscience. Il dénigre les questions de la justice sociale et écologique – qui risqueraient de “faire de l’Église une ONG”. Ce faisant, M. Raffray coupe ses followers des clés de lecture du concile que proposent les papes François et Léon XIV – et donc de la tradition vivante telle qu’elle s’exprime par la voix de papes qui cherchent à honorer ces défis. En revendiquant d’accompagner et d’encourager les résurgences françaises du nationalisme chrétien, M. Raffray se détourne de la réalité d’une Église catholique aujourd’hui globalisée, dont le visage polyphonique et interculturel est pourtant déjà largement visible dans nos paroisses. En donnant la parole à des influenceurs dont certains portent des discours particulièrement extrêmes (Baptiste Marchais, Julien Rochedy, le Raptor, Hugo Nemesis, Papacito), qui vont jusqu’à prôner la déportation arbitraire de personnes (la fameuse “remigration”), il propage une mystique de l’autorité et de la force dont les implications politiques sont à chercher du côté du franquisme et du vichysme. À la mort de Jean-Marie Le Pen, il n’a pas hésité à qualifier ce dernier de “prophète souvent incompris” – nonobstant ses multiples condamnations pour incitation à la haine raciale et antisémitisme. Ce seul point devrait, à lui seul, être une alerte maximale. 

La peur de briser l’unité de l’Église, nous dit-on, explique le silence assourdissant des responsables d’Église. La question est délicate, mais le critère de discernement n’est pas à chercher du côté du « poids » de telle ou telle voix à qui il faudrait donner une place proportionnelle au nombre de followers engrangés sur les réseaux. Il n’est pas non plus dans la recherche d’une posture médiane ou équilibrée entre des « extrêmes » en donnent un peu de temps à l’un et un peu à l’autre. Le critère évangélique nous semble être celui de l’attention aux faibles et aux petits, aux victimes potentielles de la « bagarre » que M. Raffray appelle de ses vœux. Face au fascisme qui vient, c’est donc bien une “résistance spirituelle” qu’il faudrait dès aujourd’hui opposer dans la sphère publique – comme l’avaient bien compris, dans les années 1930, les jésuites Pierre Chaillet, Henri de Lubac et Gaston Fessard. Le Christ des évangiles parle avec tout le monde, sans exception, mais il s’adresse avec dureté à ceux qui, dépositaires d’une fonction religieuse, prétendent enseigner la vérité en déployant parmi les croyants des doctrines poussant au mépris d’une partie de la population. 

Dans sa dernière encyclique, Magnifica humanitas, le pape Léon XIV dénonce une “culture de la puissance » qui s’appuie sur des « réseaux de communication, des espaces d’information fragmentés  […] qui favorisent la confrontation et peuvent amplifier la polarisation  […] ainsi la guerre n’est pas seulement menée, mais aussi préparée culturellement à travers des récits simplistes, des logiques ami-ennemi la désinformation et la peur » (192). Il ne nous est pas difficile de reconnaître en M. Raffray un exemple de ces dérives pointées par le Pape Léon. C’est pourquoi son invitation à une soirée qui vise à préparer l’accueil de ce même Pape nous semble envoyer un message désastreusement contradictoire. En donnant à M. Raffray une telle visibilité dans un des hauts lieux de l’Église de France à la veille de la venue du Pape, il pourrait sembler que l’Église accueille le pape physiquement, mais refuse de s’ouvrir à l’enseignement qu’il vient nous apporter. C’est pourquoi nous appelons à retirer cette invitation.

Collectif Anastasis

Image: illustration à partir d’une photo postée par le frère Paul-Adrien sur TikTok le 8 juin 2026