Année après année, les épisodes caniculaires se répètent, et redoublent de longueur et d’intensité; de nouveaux termes (ici un « dôme » de chaleur, là une « plume ») émergent pour qualifier cette expérience étrange, faite d’immobilité et de stupeur. Nous ne sommes qu’en mai: et déjà tout le béton de Paris irradie de chaleur. L’expérience devient commune : on se réveille le matin, en comprenant que la nuit n’a apporté qu’une brève fraîcheur: dès l’aube, on tire les volets; le moindre de nos mouvements perle immédiatement en gouttes de sueur; la concentration et/ou l’énergie physique que requièrent le travail sont difficiles à réunir – à moins bien sûr, qu’un climatiseur ne ramène la température ambiante à un niveau supportable.
En Europe de l’ouest, ces canicules à répétition sont certainement l’une des marques les plus perceptibles du réchauffement climatique; et elles semblent encore supportables, si on les compare aux vagues de chaleur, sécheresses, moussons, typhons et ouragans, proprement dantesques qui frappent les autres continents – notamment dans la zone intertropicale.
Récemment, le hasard des lectures m’a amené à me plonger successivement dans deux ouvrages particulièrement marquants. Le premier, L’appartenance, a été écrit par le philosophe français Renaud Barbaras; ce dernier tente d’y ouvrir une voie pour surmonter le dualisme qui, selon l’auteur, n’a cessé de miner la tradition phénoménologique occidentale depuis Husserl (celui-ci n’ayant fait qu’emboîter le pas à ses prédécesseurs modernes, Descartes, Kant, etc.); le second ouvrage, Overshoot. Résister à l’idéologie du dépassement, co-écrit par les géographes suédois Andreas Malm et Wim Carton, dresse un diagnostic lucide de l’impasse climatique dans laquelle se trouvent aujourd’hui les économies des pays développés, onze ans après la signature des accords de Paris. Après avoir marqué un infléchissement lors de la pandémie de Covid-19, le rythme des émissions de CO2 s’est de nouveau intensifié, et l’industrie des énergies fossiles continue aujourd’hui d’investir plus que jamais pour mettre en production de nouveaux gisements de charbon, de pétrole et de gaz, en contradiction complète avec l’objectif global de maintenir le réchauffement en-deçà de 1,5°C.
Dans l’une des notes de bas de page de leur livre, Andreas Malm et Wim Carton se réfèrent à un article scientifique de la physicienne Yi Zhang et de ses collègues, qui avait reçu une certaine attention lors de sa publication en 2021 mais dont on ne peut pas dire qu’il ait fait l’objet d’une réelle problématisation dans l’espace public; une équipe de chercheurs-ses en météorologie dynamique ont modélisé l’intensification à venir des vagues de chaleur dans la zone intertropicale en prenant comme critère de référence la température dite du « thermomètre mouillé » (notée TW) – qui correspond à la température dans des conditions où l’air est saturé en vapeur d’eau (humidité = 100%) (plus de détails ici). Chacun le sait, la température interne du corps humain est de 37,5°C; la peau, légèrement plus froide (35°C), contribue à la thermorégulation de l’organisme en permettant la transpiration. Mais dans le cas où la température atteint les 35°C à 100% d’humidité, plus aucune transpiration ne peut perler à la surface de l’épiderme, puisque le milieu extérieur est déjà saturé en eau; mis en situation d’hyperthermie, le corps humain défaille et succombe en six heures maximum, quelle que soit la condition physique des personnes concernées. S’appuyant sur une revue de la littérature disponible au moment de la publication de leur livre (2023) Andreas Malm et Wim Carton relèvent que des TW supérieures à 35°C ont déjà été enregistrées, et que les résultats de l’équipe de Yi Zhang ont été corroborés par quantité d’études scientifiques. Toutes tablent sur une fréquence accrue des épisodes caniculaires-humides (voir ici ou là) dans des régions aujourd’hui très peuplées de la zone intertropicale (de l’Inde au Mexique en passant par le Pakistan, l’Indonésie, le Brésil, le Nigeria), où l’accès à des espaces climatisés est déjà réservé à une élite économique ultra-privilégiée; près de 3 milliards de personnes pourraient ainsi se retrouver dans des conditions de chaleur-humidité insupportables pour le corps humain, livrées à leur propre sort.
Quel lien, dès lors, avec L’appartenance, ouvrage de philosophie savante écrit par un spécialiste de phénoménologie? Ce n’est pas ici le lieu de revenir en détail sur la démonstration de Renaud Barbaras, qui, en un peu plus de cent pages, esquisse une voie pour tenter d’aller au-delà des apories de la pensée de Maurice Merleau-Ponty. Son ambition de retourner « aux choses mêmes » – et, par là, de résorber le dualisme de la philosophie occidentale moderne – a, selon lui, été en effet compromise par son indéfectible attachement à l’idée d’une conscience humaine devant nécessairement se définir comme faisant face au monde, et comme étant donc séparé de lui. Renaud Barbaras avance qu’il faut aller plus loin, et tenir que « ce n’est donc pas parce que j’ai un corps que j’appartiens au monde ; [mais que] c’est au contraire dans la mesure où j’appartiens au monde que j’ai un corps »; il s’agit, en d’autres termes, de « ressaisir l’appartenance comme un fait primitif », et non comme une conséquence de la découverte subjective du monde. Le renversement, ici, est d’autant plus intéressant qu’il est opéré par l’un des plus fins connaisseurs de Maurice Merleau-Ponty, dont les recherches avaient déjà permis de décrire cet enveloppement mutuel du sujet et du monde – sans échapper pourtant à de subtiles contradictions. Ce sont elles qui, rigoureusement exposées par Renaud Barbaras, forment le point de départ de sa démonstration. Au fil des pages, celle-ci esquisse peu à peu une position philosophique qui s’apparente peu ou prou – bien que l’auteur s’en défende – à un monisme. Pour cette raison, le livre a suscité une vive discussion dans les cercles académiques concernés – la critique érudite soulevant les limites et incertitudes d’un tel projet.
Mais les enjeux, ici, semblent inversement proportionnels à ceux précédemment évoqués – et de fait, ils le sont très certainement. Il ne s’agit pas de se bercer d’illusion: croire qu’un dépassement par la philosophie occidentale de ses contradictions internes suffirait à résorber la catastrophe planétaire dans laquelle nous sommes plongés, ce serait faire preuve d’un idéalisme et d’un eurocentrisme naïfs dont on ne trouve (bien entendu) aucune trace chez Renaud Barbaras. En relançant la discussion métaphysique sur le dualisme et monisme dans le sens d’une inflexion vers ce dernier, le philosophe français ouvre pourtant des perspectives stimulantes. La méfiance à l’égard du monisme dans la tradition philosophique est ancienne; celui-ci conduirait tendanciellement à oblitérer la distance principielle entre le sujet et le monde, et ferait de ce dernier une totalité homogène et indivise. Mais le diagnostic de ce qui s’apparente ici à un problème philosophique semble pouvoir être transposé presque sans modification pour caractériser un problème, lui, tout à fait matériel ; le monisme désignerait ainsi par extension une situation où les corps humains seraient incapables de maintenir une distance (ou, au moins, un différentiel) entre eux et le monde par l’interface de leur peau. Le parallèle est d’autant plus troublant que l’intensification du réchauffement climatique est, on le sait, propulsée par l’expansion du capitalisme – lequel a entretenu, on le sait, une connivence de longue date avec le dualisme métaphysique. Tout se passe donc comme si la déclinaison opérationnelle la plus aboutie que nous ayons jamais connu du dualisme métaphysique – i.e., un capitalisme globalisé, dopé aux énergies fossiles – se résolvait, in fine, dans un monisme de fait – « atmosphérique », pourrait-on dire -, qui dissoudrait, dans des régions entières du globe, cette frontière vitale de la peau, condamnant les humains à la mort. Loin d’être l’expression de constantes physiques « naturelles » (température, humidité, thermodynamique, etc.) frappant « l’humanité en général », ce « monisme atmosphérique » qui vient sera en réalité la résultante d’un siècle de capitalisme fossile, et portera, à ce titre, la marque de l’impérialisme des pays du Nord. Dans la zone intertropicale, il touchera d’abord les plus pauvres; ce sont eux/elles qu’on laissera mourir – et qui de fait, meurent déjà.
Le XXIe siècle risque de rejouer de fond en comble les cartes de la biopolitique; celle-ci ne s’annoncera plus uniquement sous la forme des pratiques de traçage, de l’échantillonnage, de fichage des populations; mais elle s’esquissera également dans la production des espaces, dans la distribution des accès, lorsqu’un bien qui aujourd’hui semble le plus évidemment donné (i.e., la capacité vitale qu’a notre peau à transpirer pour évacuer la chaleur interne du corps) perdra toute son évidence, et ne pourra être monnayé que par ceux qui en ont les moyens – en investissant dans la climatisation, ou en fuyant vers les latitudes nord. Logiquement, le déploiement de cette biopolitique tracera les contours symétriques d’une thanatopolitique – c’est-à-dire, une politique “des morts tolérées, admises” au nom de la protection de la vie des autres.
Mais conjuguer au futur, ici, est trompeur. Les ébauches de ces bio/thanatopolitiques sont déjà en train d’être expérimentées, aujourd’hui, près de nous: aux portes de la Méditerranée, notamment, où les principes du droit de la mer sont chaque jour bafoués – laissant mourir des milliers d’exilés au large des côtes grecques et italiennes. Face à de telles injustices, face à de telles atteintes à la dignité humaine, la conscience chrétienne ne pourra jamais se taire. Alors il faudrait prier, prier pour que la canicule que nous traversons ces jours-ci ouvre nos coeurs et élargisse nos imaginations; prier pour qu’elle ravive en nous le désir de faire – avec le secours de l’Esprit – notre possible, et de rejoindre toutes celles et ceux qui se battent, sur tous les fronts possibles pour que des épisodes de ce type n’aient pas à se reproduire et/ou à s’intensifier.
Pierre-Louis Choquet