Prière(s) sauvage(s)

Partout, sous toutes les latitudes, les humains « prient »; ce terme – on le sait désormais – recouvre des réalités différentes, suivant qu’ils cherchent à honorer les esprits qui bruissent dans les éléments naturels, à parler aux anciens partis depuis longtemps,  à révérer des divinités multiples, à s’adresser à un dieu unique – inengendré ou trinitaire. Pourtant, tous ces gestes, visibles ou invisibles, ont en commun d’esquisser une ouverture, d’amorcer un contact avec l’au-delà du visible.

Dans le monde occidental, cette possibilité passe presque pour exotique; s’il y a bien une prière ritualisée qui continue d’être visible – ainsi de la messe catholique, et de ses formules traditionnelles, ou des prières quotidiennes prescrites par l’islam, précisément définies -, la prière libre, intérieure, celle de la rencontre nue avec Dieu (si tant est qu’on comprenne ce que recouvre ce mot), suscite le désarroi. Elle apparaît tout à la fois comme l’acte absolu et comme l’acte impossible. Nous, êtres finis, conscients de notre fragile existence et de notre mort, serions capables, par notre corps et par notre pensée, de viser l’au-delà de tout, de nous ouvrir à lui: possibilité proprement inouïe!

L’Église catholique nous a transmis une tradition: le canon des écritures, des dogmes, des traités spirituels, des vies de saint·e·s, des hymnes et des chants… Comme chrétien·ne·s, nous professons notre foi au Dieu trinitaire dans le credo, c’est vrai. Mais comment prions-nous, concrètement, au cœur de nos vies? Quels dialogues intérieurs (ou pas), quelles pensées à la volée (ou pas), quels chants fredonnés (ou pas), quels gestes posés (ou pas)? Quels déserts, quelles impasses, quels silences? Quelles surprises, quelles irruptions, quelles nouveautés? Quels abandons? Quels recommencements? Ce que toutes ces questions esquissent, c’est une sorte de continent inconnu, situé juste un peu en-deçà du dicible…

Huit membres du collectif ont tenté de l’explorer, avec les moyens – précaires, modestes – de l’écriture ; pour tenter d’approcher ce revers invisible dont leurs engagements politiques sont ourlés… 

[1]

La “crise des abus” – une réalité pour moi comme pour tant d’autres –, et pourtant la prière a tenu. La prière apprise très tôt auprès de mes parents, celle de ma mère qu’enfant je voyais s’asseoir et fermer les yeux quand nous passions dans une église en vacances. J’ai continué à prier, malgré tout. Me demandant souvent ce qui me tenait à la prière. Me demandant aussi comment faire le tri dans ce que j’ai reçu de l’Église entre expérience authentique de Dieu et les confusions psycho-spirituelles génératrices d’emprise et de destruction intérieure. Peut-être est-ce seulement l’habitude qui a permis à ma prière de tenir. Parfois je me demande si ce n’est pas pathologique de continuer de prier.

Si la prière a tenu, la ferveur charismatique de ce qu’était ma prière de jeune adulte formé dans les « communautés nouvelles » a largement été balayée. La prière a tenu (et me tient), mais minimalement.

Me reste la « prière de Jésus » (telle que découverte dans les Récits d’un pèlerin russe), la petite ficelle à nœud que je porte autour du poignet a pris l’habitude de glisser entre mes doigts dès que je marche, sur chaque nœud : la simple répétition du nom de « Jésus ». Je ne sais guère plus prier mieux que ça. Un seul mot. C’est l’habitude d’un geste qui me tient.

Me reste aussi la liturgie des heures, en particulier les complies que je prie dans un vieux PTP. L’hymne « Avant la fin de la lumière… », « En toi Seigneur nos vies reposent… » – la simplicité de ces mots résonne en moi comme un manque –, un psaume, quelques versets d’une épître ou de l’Apocalypse, le cantique de Syméon « tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix » « mes yeux ont vu le salut », une oraison.

Avec l’office comme avec la prière de Jésus, je prie en entrant dans des mots qui ne sont pas les miens. Je ne sais plus trop faire de belles prières spontanées comme dans mes années charismatiques, ou plutôt, je sais encore le faire – et le fais quand il faut bien quelqu’un pour « animer » une prière collective – mais je ne m’y sens plus chez moi. Ça sonne faux. Je ne me sens plus à la hauteur de ce type de ferveur, que j’envie parfois, qui m’inquiète parfois. Souvent j’ai honte de prier si peu, et ai l’impression que l’enthousiasme spirituel n’est plus à ma portée.

Me restent les mots des autres : du psalmiste, de Syméon, de la « prière de Jésus ». Dans ces mots de l’Église, je trouve une place ; je peux les prononcer sans être à la hauteur ; ils sont sur mes lèvres sans qu’ils aient à être les miens ; je peux n’être qu’un anonyme au fond de l’église. Un anonyme que la prière tient et qui espère, sans trop oser, dans les mots qu’il marmonne.

[2]

Je me souviens de mes premiers balbutiements priants alors que j’étais dans une démarche de conversion, à genoux sur le carrelage de ma salle de bains : « Montre-moi le chemin de l’amour. » J’ai beau avoir, depuis, découvert et expérimenté de nombreuses façons de prier, je ne crois pas avoir trouvé mieux que ces quelques mots.

Beaucoup d’autres mots s’y sont agrégés à mesure que je me faisais une place au sein de la communauté chrétienne, que je me nourrissais de rencontres, de lectures bibliques et de la communion des saintes et saints. Une idée lancinante habite ma prière, celle de l’abandon de soi et d’une totale confiance envers Dieu. C’est la promesse de Marie devant l’ange : « Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole » (Lc 1,38). C’est la prière d’abandon de saint Charles de Foucauld, qui a souvent accompagné mes temps d’adoration : « Mon Père, je m’abandonne à toi, fais de moi ce qu’il te plaira. Quoi que tu fasses de moi, je te remercie. Je suis prêt à tout, j’accepte tout. » C’est aussi la prière de Jésus dans le jardin de Gethsémani : « Non pas ce que moi, je veux, mais ce que toi, tu veux ! » (Mc 14,36). C’est encore le chant de Taizé, qui puise dans les psaumes : « Seigneur, tu gardes mon âme ; ô Dieu, tu connais mon cœur. Conduis-moi sur le chemin d’éternité, conduis-moi sur le chemin d’éternité. »

Cette propension, dans ma vie intérieure, à promettre à Dieu obéissance, presque soumission, a souvent été source de tension avec mes penchants anarchistes. Comment concilier une relation aussi verticale avec le Seigneur (Dominus) tout en professant la défiance envers toute seigneurie, toute domination terrestre ? J’ai trouvé un début de réconfort spirituel dans la figure paradoxale de Simone Weil qui, tout en s’engageant aux côtés des syndicalistes révolutionnaires en France ou des anarchistes en Espagne, n’a aucun mal à écrire : « Renoncement. Imitation du renoncement de Dieu dans sa création. Dieu renonce – en un sens – à être tout. Nous devons renoncer à être quelque chose. C’est le seul bien pour nous. » (La Pesanteur et la Grâce) J’ai aussi éprouvé de la sympathie à lire que les partisans de Judas le Galiléen, chef révolutionnaire juif contre l’Empire romain au début du Ier siècle, avaient d’après Flavius Josèphe une « véritable passion pour la liberté du fait qu’ils [n’admettaient] que Dieu comme seul souverain et maître ».

Ces découvertes n’ont pas résolu la peine que j’ai à envisager un lien à Dieu autre que vertical. J’ai été enchanté d’apprendre que, lorsque Jésus nous dit dans l’Évangile de Matthieu « vous n’avez qu’un seul maître pour vous enseigner, et vous êtes tous frères » (Mt 23,8), le terme grec traduit par « maître » est didaskalos, soit celui qui enseigne à ses disciples. J’y ai trouvé une relation certes verticale mais plus favorable à la liberté du croyant. J’ai toujours du mal, cependant, à m’ « adresser à Jésus comme à un ami », comme on nous y invite dans les cercles ignatiens. Il m’est difficile de comprendre comment on peut jurer une totale confiance à un ami au point de le laisser nous conduire sur ses chemins, en lui abandonnant notre volonté propre. Pourtant, Jésus nous dit bien, dans l’Évangile de Jean : « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; je vous appelle mes amis » (Jn 15,15) Cet été, lors d’un temps de silence à Taizé, j’ai compris quelque chose en méditant face à l’icône de l’amitié. Le propre d’un ami est de ne pas se détourner dans l’épreuve, de toujours se tenir à nos côtés. C’est peut-être un début de réponse pour m’aider à nouer un véritable lien d’amitié avec Dieu, à déverticaliser un peu notre relation et parvenir enfin à croire qu’il m’aime comme je l’aime.

[3]

la prière serait devenue comme une sorte d’exil intérieur; je sais qu’ « il y a » ce lieu d’un silence possible, silence qui serait prise de risque – risque d’être soudainement comme mis à nu; mais il m’est devenu difficile, presque impossible je dirais, de m’y attarder, d’y faire séjour; oh, je pense à Dieu, ça oui; mais justement, ce « je pense », est-il l’indice que ce n’est déjà plus une prière; car prier, ne serait-ce justement pas l’exact inverse de « penser »? penser, ce serait en effet circonscrire des idées, les mettre en séquence, les ordonner; là où prier, ce serait s’ouvrir à quelque chose – quelqu’un – qui se refuserait à toute circonscription; toujours est-il que Dieu, oui, je pense à lui, dans la journée; il me vient à l’esprit, il vient, il passe, comme un coup de vent, et en même temps, je sais bien que ce n’est pas une pensée anodine; lorsqu’elle s’annonce, je ressens comme une évidence l’importance totale de cette pensée; et parfois alors je pense (encore ce verbe) à Jésus, qui est venu parmi nous, qui a commencé sa vie publique, tiens, il y a bientôt presque exactement deux mille ans, et Jésus qui a fait ceci, qui a fait cela, et tout cela est tellement loin désormais, ces gestes, ces paroles, rapportées par les écritures bien sûr, mais en tant que gestes, que paroles (et non récits de gestes, récits de paroles) elles sont comme évanouies, perdues dans le tourbillon de l’histoire; et moi je suis là, dans la rue à Paris, ou à ma table de travail, ou à me faire le café, et c’est dans le continuum de cette histoire tout à fait ordinaire que j’arrive, moi, et que je pense à Jésus, qui est si loin désormais, mais qui nous a dit, « je vous envoie l’esprit », et voilà que je pense à l’esprit, et que je me dis qu’il est là, comme infus, peut-être, en moi, si j’y prête attention; et je pense à cet écart de temps, si immense et pourtant comblé, paradoxalement comblé; et cela vaudrait bien que je m’arrête pour me recueillir, méditer cela précisément, mais j’ai du mal, je redoute peut-être; parfois j’écoute les prières qui sont rendues disponibles en ligne, comme « Prie en Chemin », et je me dis que c’est très bien, que c’est important que ça existe; mais qu’en même temps s’adresser ainsi à Dieu, avec cette familiarité qui sera suggérée à des milliers d’autres auditeurs, avec ces étonnements un peu attendus (on a écouté mille fois les textes, parfois c’est dur de leur trouver des nouvelles choses), je me dis que c’est un peu insatisfaisant, que ça ne me va pas; et souvent, je me rends compte qu’en fait je me laisse distraire et que je n’écoute pas vraiment le podcast; et je me dis que c’est encore raté, que c’était un peu comme si je fuyais le recueillement – déjà que j’ai du mal à faire silence, si en plus j’ai du mal à écouter la parole du jour -, comme si j’avais du mal avec cette promesse de l’introspection, comme s’il y avait en moi une sorte d’animal blessé, qui ne voudrait pas s’arrêter; oh, ce n’est pas que Dieu me fasse peur, oh ça non; ce n’est pas ça; autre chose peut-être; je ne sais pas; mais je pense à lui, Père, Fils, Esprit, et je me dis, qui sommes-nous pour comprendre; et je me dis que oui, peut-être au fond, réciter les prières bien connues, bien balisées, le notre père, les psaumes, les dire, ou les laisser revenir par fragments, les laisser se mêler à mes pensées mêlées, peut-être que ce serait déjà ça; et il faudrait quand même que je revienne à ce silence, je pense, mais je n’y arrive pas, ou plutôt pas bien, ou pas assez, pourquoi, je ne comprends pas à vrai dire comment font les autres, pour échapper à cet envahissement des pensées; est-ce qu’elles m’éloignent du point où je pourrais me recueillir pour m’ouvrir à Dieu? est-ce qu’elle le laissent se diffracter d’une quelque manière? et je pense à pierre, à cette phrase qu’il a eu, et qui me revient parfois : « seigneur, toi, tu sais tout, tu sais bien que je t’aime » – …

[4]

La prière c’est à la fois une habitude, un temps de ressourcement, un temps où je m’ennuie ou un temps existentiel. Ce qui m’est venu en écrivant c’est le visage des chrétiens que j’admire. Souvent ces personnes dégagent qqch. Je les sens comme façonnées de l’intérieur. C’est toujours discret, presque pas grand-chose, une forme de stabilité, une force intérieure, une attention aux autres. Souvent cela n’a rien à voir avec l’exaltation des premiers temps, mais c’est une force persévérante contre l’abattement comme si leur fidélité à la prière pendant des décennies les avait transformés.

Plus jeune j’aimais bcp la louange car cela me rendait joyeuse et puis j’ai fait l’expérience commune que les mots récités peuvent être creux et vides. Petit à petit j’ai découvert que la louange n’est pas le fruit d’un «état de joie » (parfois mais c’est assez rare) mais plutôt un acte de foi. Redire ce truc un peu taré : Je crois Seigneur que Tu es tout amour, non par mécanisme ou fausse évidence, mais par foi.

J’aime bien parler à mes élèves du phénomène de l’idolâtrie. C’est si dur de croire en un Dieu qui est immatériel, qui est éternel, impalpable, que les hommes préfèrent toujours mettre leurs espoirs dans les objets qu’ils ont façonnés de leurs propres mains. C’est si dur d’avoir la foi. Non pas de croire que Dieu existe, ce serait même plus facile peut-être que de croire que le monde vient du hasard et de la sélection naturelle. Mais croire qu’Il m’aime, qu’Il veut notre bonheur, qu’Il agit pour nous… Il y a 2 ans la figure d’Abraham, le père de la foi, m’avait bcp marqué. C’est parce qu’il a foi que Dieu se révèle et agit. Quelle délicatesse. Il n’agit que lorsqu’on Lui demande.

J’essaye de ne pas oublier cela, que la prière c’est un acte de foi. Aller à la messe, dire des Notre Père pour Lui redire que je crois en Lui ; écouter un chant de louange pour ne pas oublier Ses merveilles, m’ennuyer, regarder Jésus et admirer Sa douceur, Sa liberté intérieure et Lui demander de m’apprendre à aimer et à me laisser aimer. Un topo sur l’adoration m’avait marqué : « Ta présence eucharistique et mon absence réelle. » : être présent avec notre corps nous rendait entièrement présent, même si notre esprit vagabondait. Alors quand mon esprit est ailleurs, j’essaye de mettre mon corps en prière. Parfois je m’ennuie à genoux alors je repense à mon père, qui avait un regard doux, et que petite je voyais souvent marmonner dans sa barbe. Je m’approchais de lui pour l’entendre et montait sur ses genoux. Je comprenais alors ce qu’il répétait : Jésus je t’aime, jésus je t’aime,…

[5]

La prière est pour moi un décentrement. Je suis, comme tout le monde j’imagine, pris par les soucis de la vie, par les tâches du quotidien, par mes désirs, mes colères, mes déceptions et mes inquiétudes. La prière est une pause, une tentative de respirer temporairement en m’éloignant de tout cela pour y revenir ensuite mais un peu transformé. Pour trianguler comme disent certains jésuites : s’éloigner de la réalité, passer par le dialogue avec Dieu, puis y revenir. L’image biblique que je préfère pour parler de la prière est celle de l’arbre planté près d’un ruisseau : c’est comme s’arrêter un moment pour aller boire à une source puis revenir.

Quelque soit le format de ma prière, il me semble nécessaire qu’il y ait deux mouvements : un mouvement de ma part vers Dieu, et l’accueil d’un mouvement de Dieu vers moi. Dans le premier mouvement, je parle : je remercie, je pose des questions, je demande conseil, je formule mon désarroi, je demande pardon. Une fois parlé, j’essaie d’entrer dans le deuxième mouvement, j’essaie donc d’écouter. Donc je me tais, j’essaie de ne plus trop penser, d’attendre. De ne pas laisser mon imagination aller dans tous les sens. J’attends. Parfois je lis un texte de l’Évangile ou de la Bible puis j’essaie de l’écouter, pour qu’il ne soit pas simplement un texte mais une sorte de parole vivante.

Une formule entendue je ne sais où dit : « que nous soyons présent à ta présence ». J’aime cette formule. Je me dis que si Dieu est présent, il l’est partout et toujours. La prière est pour moi une tentative d’entrer volontairement dans cette présence. 

La deuxième forme de prière que j’apprécie est très différente, et je trouve que je ne la pratique pas assez. Elle a lieu non pas dans le silence et dans la solitude, mais dans l’activité et la rencontre interpersonnelle. C’est la « spiritualité du quotidien » de Madeleine Delbrêl qui m’a mis sur la piste de cette forme là de prière . Dans un café, dans le bus, dans les escalators, en parlant avec quelqu’un : se mettre en présence. Pour entendre et voir le Christ dans les autres, et pour tenter de dire des paroles inspirées parfois. 

Une troisième forme de prière à laquelle j’aspire serait une prière synodale, c’est-à-dire une écoute collective de Dieu, dans laquelle aucun individu ne peut affirmer connaître seul la volonté de Dieu, mais où seuls des allers-retours entre tous dans une recherche collective où chacun à la parole permettra de dégager un chemin. 

Dans ces trois cas, il me semble nécessaire d’insister sur le fait que jamais personne ne peut dire : voici la volonté de Dieu. Ce serait une auto-illusion dangereuse et une prise de pouvoir terrible. Ce qui est bizarre, c’est que je ne pense pas que l’on puisse connaître la volonté de Dieu, je n’ai pas cette prétention, mais que je trouve nécessaire de passer du temps quotidien à la chercher. 

[6]

« Il faut oublier des mots comme Dieu, la mort, la souffrance, l’éternité. Il faut devenir aussi simple que le blé qui pousse ou la pluie qui tombe. Il faut se contenter d’être. » (Etty Hillesum)

Je découvre sans cesse en moi un espace de liberté infini qui se déploie, dans le vis-à-vis d’une présence plus intime à moi-même que moi-même.

« Mais toi, tu étais plus intime que l’intime de moi-même et plus élevé que les cimes de moi-même » (Saint Augustin).

Encore faut-il que je prenne le temps de m’y asseoir, d’y descendre, d’y accorder un peu de temps, de repos, de respiration. C’est dans cet espace infini de liberté qu’il est possible de souffler, rêver, aimer, et aussi de construire des résistances.

De cet espace, des paroles jaillissent, parfois de l’Evangile, de textes lus, de personnes qui les ont prononcées. Elles viennent scander ma vie, pour peu que je leur laisse la place nécessaire, et donc que je ne sois pas totalement noyée par mon quotidien, happée par mille distractions.

Fragile et fort, ce socle, cet être est ce qui demeure envers et malgré tout. Impossible d’en tracer les contours, cette présence au plus profond de moi-même me saisit et me rend capable de voir la beauté du monde et des liens qui le tissent. Depuis le silence intérieur répondent les merveilles de ma vie, en un va-et-vient incessant. A l’oraison fait écho cet instant précieux où je tiens mon enfant dans mes bras. Et ces visages, ces paroles que je chéris, ces solidarités qui me bouleversent, ces montagnes qui m’apaisent ; « toutes les œuvres du Seigneur, bénissez le Seigneur » (Daniel 57). Il faut que je les enfouisse en moi pour pouvoir les contempler. Méditer cela dans mon cœur, composer avec toutes ces réalités de ma vie, les laisser s’intégrer en moi, les laisser s’étaler, résonner, en comprendre le sens.

« Plus vaste que l’océan, plus libre que le désert et plus intime que le cloître le plus reclus, où l’esprit entre dans sa grandeur, par ce recueillement au centre qui le rend présent à tous les points de la circonférence » (Maurice Zundel).

C’est ainsi que se révèle pour moi Dieu aimant. C’est ainsi que j’apprends à le rencontrer, à le connaître. Et puis aussi, peu à peu, laisser le souffle désertique, le souffle de fin silence, prendre le dessus, purifier, polir, simplifier mon tumulte intérieur et extérieur. Simplifier aussi mes demandes et mes désirs pour qu’ils rejoignent autant que possible le cœur battant de ma vie.

« Prier ce n’est pas être intelligent, c’est être là » (Madeleine Delbrêl).

[7]

Ma prière, c’est souvent un cri qui me déchire, un tonnerre venant de la chair et des entrailles que je ne maîtrise pas. C’est une inquiétude permanente qui me fait pleurer avec des larmes invisibles. C’est un feu qui me dévore l’esprit et dont je me méconnais l’origine. Ma prière du cœur, c’est souvent le Notre Père : quand est-ce que ton nom sera sanctifié ? quand est-ce que ton Règne viendra ? Quand est-ce que ta volonté sera faite ? Je prie pour que le Père du genre humain naisse dans le monde, surgisse par la terre et fasse de sa volonté notre volonté. Lorsque nous aimerons nos frères et sœurs, lorsque nous serons libérés de la volonté de puissance qui nous ronge l’âme, lorsque la folie de la guerre, de l’exploitation, de la violence relèvera du passé, lorsque Dieu sera réellement engendré, alors ma prière deviendra louange, jubilation et chant de victoire. Mais, dans le temps qui reste, ma prière est un cri et ma vie l’écart entre la conscience de ce devoir, de cette responsabilité, et mon infidélité.

J’ai vu, de mes yeux, l’essence de l’injustice dans une larme d’un être qui m’était cher, la dernière qu’il versa, après avoir subi une vie d’injustices, dans le silence coupable de ses amis et de ses ennemis. Cette larme-là représente pour moi la prière de tous ceux qui souffrent l’injustice, tués par leurs frères et sœurs, dans le silence coupable, dans l’indifférence généralisée, globalisée. Et c’est cette larme-là qui définit le mieux ma prière, mon effort pour entendre cette souffrance, ma demande à Dieu pour qu’il me fasse la grâce de faire de cette larme-là la forme de mon cœur, l’étincelle de mon esprit, l’essence de mon être. Non pas pour subir passivement, mais pour recevoir activement, dans le but de penser et d’agir en fonction de cette larme, pour la racheter, la ressusciter, pour contribuer à la venue du Royaume.   

« Soyez-en certains : la réalité la plus profonde, la plus joyeuse, la plus belle pour nous-mêmes comme pour ceux que nous aimons, doit encore arriver. Même si des statistiques vous affirment le contraire, même si la fatigue affaiblit vos forces, ne perdez jamais cette espérance qui ne peut être vaincue. Priez en prononçant ces mots, et si vous ne réussissez pas à prier, murmurez-les dans votre cœur, faites-le même si votre foi est faible, murmurez-les jusqu’à y croire, murmurez-les aussi aux désespérés, à ceux qui ont peu d’amour : le vin le meilleur doit encore être servi » (Pape François, Espère).

[8]

« Prier » ne peut s’entendre pour moi qu’en verbe, le mot-mouvement que celui de « prière » tait. Prier comme une échappée, l’oiseau qui s’envole d’un coeur immobilisé par l’action. Comme une expiration, une lente exaltation de l’être trop tenu, têtu.

    Je prie en tailleur sur mon parquet rayé, le visage rivé vers la bougie sur laquelle repose une icône dont je ne suis à vrai dire pas sûre du sens mais dont la vision me comble. Je ne sais pas, alors j’essaie. J’installe mon autel et inspire. Je m’ouvre et appelle le silence que je désire plein.

    Je prie comme me l’ont appris les jésuites : j’ouvre les Évangiles et en lis un passage. Je compose dans ma tête la scène représentée. Scolaire, j’y place chacun des personnages, santons modelés par mes rêves. Je formule une demande de grâce, quelque chose qui aide à traverser les journées. Ces jours-ci : la paix dans l’humilité. Je relis les mots-lumière, et reprends ceux qui touchent. Je les pèse, les répète, les laissent s’ancrer. Hier : « je vous donnerai un langage et une sagesse que nul ne pourra tenir contre vous ». Langage et sagesse. Et puis, après un temps senti, je m’essaie moi aussi à converser avec le Christ. La discussion est plus ou moins facile, fluide. Souvent, elle flotte. Elle prend la forme du décor imaginé où Jésus arbore un visage tantôt grave, tantôt flou. Je passe la moitié de ce temps à me demander ce que je peux bien être en train de fabriquer : fonder cette réflexion sur un passage dont je ne comprends ni l’historicité ni la place dans le récit et dont de nombreuses traductions mériteraient revisite me semble parfaitement stupide et avilissant. L’autre moitié de ce même temps pourtant, je sens mon coeur et mon esprit se dilater. Je suffoque d’amour pour Jésus dont l’acuité ne cesse de me bouleverser et mon corps entier rend grâce d’avoir rencontré cette grammaire de prière. 

    Je prie comme me l’a montré notre chère amie aujourd’hui partie, dans le métro. Parfois modestement : je me laisse disparaître, fondre dans le ressac des trames. Et puis d’autres fois, j’inspire profondément, comme pour ramener à moi d’un seul élan toutes les vies entremêlées dans ce bringuebalement de ferrailles. Et puis je souffle doucement, lentement pour diffuser tout cet amour rassemblé.  

    Je prie les mots des complies. J’y rejoins les amies, les présences qu’ils contiennent et que chaque soir retisse. Je prie le Notre Père. Je tente de lui accoler un « notre Mère », mince ça ne colle pas. Mais tout est une question d’habitude, je suis sûre que si je persévérais et que toutes les communautés s’y mettaient ça coulerait de source. En l’état, nous voilà ma prière  et moi coincées dans un langage étriqué et rien n’y fait. Alors j’essaie d’autres langues et je prie les mots de Madeleine Delbrêl et ceux de Marceline Desbordes-Valmore. Et puis je laisse les mots, et je prie-respiration et je prie-regard. J’essaie alors d’accueillir pleinement tout ce qui est donné, de le recevoir tout entier. « Embrasser du regard » au pied de la lettre. Il m’arrive alors de sourire, me rappelant que ce contact clin d’oeil que je m’échine à établir avec l’autour trouve sa source et sa présence au dedans de moi.