Sur la guerre en Ukraine

L’Union Européenne a laissé prospérer à l’est un Etat mafieux dominé par un homme animé d’un ardent désir néo-impérial. Elle s’est rendue dépendante de cet Etat et l’a enrichi, dans un mélange de mollesse morale, d’aveuglement politique et stratégique et de cupidité économique.   
L’Union Européenne n’est pas seule responsable. Elle n’est pas une entité autonome des Etats, qui la façonnent et l’orientent en grande partie. Derrière cette erreur de l’Union Européenne, il y a donc une erreur de tous les États nationaux, ce qui devrait conduire ceux qui pensent que le souverainisme est la solution à tous nos maux à se remettre en question.  
Les Etats européens ont délégué leur sécurité à un Etat – les Etats-Unis – qui a allègrement passé outre le droit international, notamment avec l’invasion de l’Irak en 2003. L’absence de réflexion sur les finalités de l’OTAN et sa régulière instrumentalisation à des fins impérialistes depuis la fin de la Guerre froide en est la preuve.   
L’Etat américain est parvenu à vassaliser de nombreux Etats européens, les conduisant à être identifiés à sa dynamique impérialiste, ce qui a discrédité l’Occident aux yeux de nombreux peuples étrangers, au Moyen-Orient et en Afrique notamment. Ce phénomène explique en partie pourquoi l’opinion publique de nombreux pays du Sud est aujourd’hui majoritairement anti-occidentale, pro-russe et que l’Occident y est perçu comme l’incarnation de l’hypocrisie.   
Bien qu’ayant courageusement résisté au va-t-en-guerrisme américain de 2003, l’Etat français a lui-même donné, dans la dernière décennie, dans l’interventionnisme unilatéral, notamment en Libye, ce qui l’a mis en contradiction avec des principes qu’il ne cesse pourtant d’invoquer, le plus souvent quand cela correspond à ses intérêts. 
Les responsables politiques occidentaux ayant initié ces interventions illégitimes aux conséquences désastreuses n’ont jamais eu à répondre de leurs actes.

L’admiration vouée à Poutine par certaines franges de la droite européenne et française n’est pas que la conséquence d’un rejet des Etats-Unis où se mêleraient les bonnes et les mauvaises raisons. Elle n’est pas que la fascination malsaine qu’exerce toujours, sur des esprits médiocres, le spectacle d’un homme adonné à la volonté de puissance. Elle n’est pas seulement le signe d’une envie douteuse d’un leader charismatique que n’embarrassent pas les lourdeurs du droit et les limites de la morale. Plus profondément, elle est l’aveu de la haine profonde des libertés publiques et des droits de l’homme et du désir de les voir définitivement disqualifiés. Elle dispose au reniement de l’Etat de droit.  Que cet héritage ne soit qu’imparfaitement et partiellement réalisé ne suffit pourtant pas à le mettre au rebut. Il est pathétique de voir les défenseurs auto-proclamés de la « civilisation occidentale » renier ce qui constitue sans doute l’un des aspects les plus valables de son héritage. Il faudrait faire la généalogie de la propension de l’extrême droite française à trahir « la nation et les valeurs » tout en croyant les sauver.

Dans la mesure où l’Ukraine cherche à emprunter la voie de la construction de l’Etat de droit et que l’Etat russe, ne supportant pas ce choix, cherche à la rapatrier de force dans son giron, la situation est moralement claire – l’Ukraine est l’agressée et l’Etat russe est l’agresseur et tous les efforts doivent être faits pour permettre à l’Ukraine de se défendre – mais politiquement extrêmement complexe : l’exigence de solidarité et d’aide à la défense de l’Ukraine doit tenir compte du risque d’embrasement de l’Europe tout entière que fait encourir le soutien militaire direct ou indirect au peuple agressé. Car qui peut aujourd’hui affirmer avec certitude que Poutine n’est pas prêt aux pires excès pour assouvir son désir de puissance ?
Le pacifisme semble être sans prise sur la situation, ce qui l’apparente au laisser-faire ; la protection du plus faible pourrait aggraver la situation, ce qui le rapproche, au moins dans ses conséquences, du bellicisme obtus. Au niveau pratique, l’impasse paraît totale. Seule une diplomatie habile et une logique de concessions pourrait peut-être permettre de limiter le drame d’une annexion/occupation de l’Ukraine ou d’éviter la catastrophe d’une guerre étendue à d’autres territoires.   
Durant les vingt dernières années, les occasions n’ont pas manqué (Irak, Géorgie, Syrie…) pour prendre conscience de la nécessité de bâtir une puissance européenne autonome enfin délivrée de l’impérialisme qui grève l’histoire de nombre de ses membres et vouée à la construction de l’unique intérêt des peuples : la définition d’un bien commun mondial, la mise en place d’un nouvel ordre international, le développement dans la justice et dans la paix.   

Comme chrétiens nourris par la Doctrine sociale de l’Eglise, nous savons que seul l’établissement de ce bien commun mondial, fondé sur un droit international conforme aux besoins fondamentaux des personnes et possédant les moyens de se faire respecter, permettrait de garantir la justice et la paix. Comme l’affirme le Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise catholique en son paragraphe 433, il s’agit de « construire une vraie Communauté internationale dont l’organisation doit tendre au véritable bien commun universel », ce qui implique de reconnaître que la souveraineté nationale n’est pas « un absolu » (paragraphe 435).  
La voie chrétienne est résolument internationaliste. Elle ne peut se satisfaire ni du souverainisme, ni de l’illusion de la régulation des relations interétatiques par l’économie que la mondialisation capitaliste a cultivée à travers la propagation du mythe de « la fin de l’Histoire ». Pour les chrétiens, cet internationalisme pacifique qui est à construire prend sa source dans des communautés concrètes (associations, églises locales…) qui ne se confondent pas avec les Etats toujours tentés de limiter leur action à la défense de leurs frontières et de leurs peuples particuliers. L’attitude nationaliste du patriarche Kirill, primat de l’Église orthodoxe russe, a ceci de désespérant qu’elle empêche justement de prendre conscience du rôle à jouer par toute église chrétienne digne de ce nom : aider à surmonter les logiques typiquement étatiques du territoire, de la nation, de la raison d’Etat.  
Le vendredi 4 mars dernier, en l’église Notre-Dame de Vincennes, avait lieu une prière œcuménique pour la paix en Ukraine. L’église était remplie de croyants de différentes confessions chrétiennes, des personnes de nationalité russe étaient présentes, un esprit de fraternité émanait des prières prononcées. Une telle initiative peut paraître inutile ; certains la qualifieront même de contre-productive. Pourtant, les institutions religieuses sont ici dans leur rôle : disposer les hommes à surmonter la violence, rendre palpable la communion à laquelle la foi nous appelle. 

Solidarité avec le peuple ukrainien et les dissidents russes ; défense du droit à l’existence de l’Ukraine en tant qu’Etat de droit ; rejet de tous les impérialismes et plaidoyer pour l’élaboration d’un internationalisme fondé à partir des peuples et pour les peuples !  

Foucauld Giuliani