Les vitrines cassées font la une, voler les pauvres pas du tout : la prise de position de l’archevêque de Milan

L’archevêque de Milan Mario Delpini a attiré l’attention de la ville effrayée sur les pauvres, dont l’exploitation ne fait que rarement l’actualité. Sa prise de position s’enracine dans la Doctrine Sociale de l’Église et la pensée de Saint Ambroise de Milan.

Le collectif Anastasis publie ici la traduction d’un article, écrit par Michael Fox sur le site Catholics for the Common Good, qui reporte les propos de l’archevêque de Milan Mario Delpini sur les émeutes du 17 octobre. Suit un post-scriptum intitulé “À mon père et à toutes les victimes invisibles » et une prière pour les jeunes manifestant.es. Par Francesco Antonini, membre du collectif.

Le 17 octobre 2026, des jeunes gens ont lancé des pierres et des bouteilles contre la police devant le Duomo, la Cathédrale en style gothique de Milan. La violence s’est déversée sur les rues et les commerces de la ville : des vitrines cassées, des commerces pillés. Bref, ce que de nombreuses images faisant rapidement le tour du pays ont montré. Six jours après, le journal italien La Repubblica a demandé à l’archevêque de Milan, Mario Delpini, si ces émeutes étaient le prix que la ville de Milan doit payer pour les inégalités qu’elle entretient : d’une part, la ville du luxe, d’autre part les jeunes qui sont exclus de sa richesse.

La réponse de Delpini n’a pas consisté à défendre l’argument classique selon lequel la pauvreté mène au crime. Il a commencé avant tout par décrire les crimes contre les pauvres que Milan a appris à ne plus voir :

« Les voleurs volent les riches et aussi les pauvres. Sauf que voler les riches et casser des vitrines, ça fait la une, alors que voler les pauvres, confisquer des maisons, réduire les gens à la misère à travers l’usure, ruiner les familles en promouvant les jeux de hasard, et ainsi de suite, tout cela ne fait pas l’actualité. Mais cela reste du vol ».

L’archevêque a ensuite avancé une distinction particulièrement saisissante :  « Le luxe est un scandale, de même que beaucoup d’autres choses. Mais les riches savent comment se défendre. La misère est également un scandale, sauf que les pauvres ne savent pas comment se défendre ».

Voilà ainsi que Mario Delpini, l’archevêque d’une des villes les plus riches d’Europe, refuse de déterminer ce qui constitue l’injustice à partir des dégâts produits contre le centre commercial de la ville. Une vitrine cassée peut être photographiée. Une famille ruinée par un créancier prédateur ou ravagée par les dettes liées aux jeux de hasard, c’est beaucoup plus difficile à transformer en une image « breaking news« . L’archevêque a employé le mot de vol pour désigner ces préjudices et en a appelé à ne plus oublier les victimes. Ainsi, le problème qu’il souligne ne tient pas simplement au fait que les pauvres n’ont pas assez, mais aussi et surtout que les autres les volent, profitant de leur vulnérabilité et les laissant sans les moyens de défense dont disposent en revanche les riches.

L’archevêque s’est également opposé à l’idée selon laquelle la pauvreté expliquerait à elle seule pourquoi ces jeunes gens ont pris part aux émeutes. « Autant que je puisse l’imaginer, a-t-il confié au journaliste, les enfants de familles pauvres ne se baladent pas habituellement dans la ville pour piller des magasins ». Les problèmes des jeunes défavorisés qui ont participé aux émeutes, a-t-il continué, sont beaucoup plus profonds que les revenus de leurs familles : ils relèvent de l’indifférence, du désarroi et de l’agressivité. Ainsi, Delpini n’a ni pointé les pauvres comme étant les responsables des émeutes ni traité les émeutiers comme étant les représentants des pauvres. Sa dénonciation de l’injustice économique se suffit à elle-même.

L’évêque sur le siège épiscopal de Saint Ambroise

Mario Delpini est né à Gallarate, dans le nord de Milan, en 1951. Il a été ordonné prêtre en 1975 et a enseigné le grec ancien au séminaire pour la majeure partie de son ministère. Puis il est devenu recteur du séminaire, avant d’être nommé vicaire général. Lorsque le pape François l’a nommé archevêque de Milan en 2017, le journal Il Post le décrivait comme un évêque qui se balade à vélo avec un casque et un gilet réfléchissant, qui vit avec les prêtres plus âgés et écrit des contes. À cette époque, Baldini a publiquement affirmé son espoir que Milan devienne, un jour, « une communauté dans laquelle personne ne se sente étranger ».

Son siège épiscopal appartenait autrefois à Saint Ambroise, évêque de Milan de 374 à 397. On pourrait dire que cette association n’est pas un pur hasard. Ambroise fait partie de ces Pères de l’Église qui ont questionné les présupposés moraux des riches et qui ont insisté sur le fait que les biens de première nécessité ne leur appartiennent pas au point de pouvoir en priver les pauvres. Il pensait que donner à ceux qui sont dans le besoin n’est pas un exercice qui relève de la seule générosité, mais une restitution ce qui a été créé pour toutes et tous.

Le pape Paul VI, qui a été lui aussi archevêque de Milan dans les années 1950, cite Ambroise dans l’encyclique Populorum Progressio, au paragraphe 23 : « Ce n’est pas de ton bien que tu fais largesse au pauvre, tu lui rends ce qui lui appartient ». Plus loin, il en reprend une autre formulation : « La terre est donnée à tout le monde, et pas seulement aux riches ». Paul VI en tire la conclusion que la propriété privée n’est ni absolue ni inconditionnelle. Le droit à la propriété privée doit servir le bien commun ; aucun surplus de biens ne peut être réservé à quelqu’un alors que d’autres manquent de l’essentiel.

Cette tradition constitue la toile de fond de l’insistance de l’archevêque Delpini sur le fait que le luxe et la misère sont tous deux un scandale. Ce faisant, il n’adopte pas le discours politique ordinaire selon lequel Milan souffre d’inégalités. Il développe plutôt une conception théologique de la richesse : ce que les riches possèdent est soumis à des obligations envers ceux qui manquent du nécessaire. Ainsi, l’option préférentielle pour les pauvres n’est pas une sorte d’élément secondaire caritatif lié à un ordre économique par ailleurs incontesté. Au contraire, elle change la façon de concevoir et juger la propriété, le dénuement et l’exploitation.

Ce n’est pas la première fois que l’archevêque Delpini fait ce type de remarques. Dans son message à la ville avant la fête de Saint Ambroise en décembre 2025, il avait dénoncé « le capitalisme malade qui enrichit les riches et pille les pauvres » et appelé les avocats, comptables et notaires à fermer leurs portes à l’argent sale. Il a décrit l’usure comme « du sang infect » injecté dans un corps qui nécessite une transfusion. Le Catéchisme de l’Église Catholique, § 2269, va même plus loin : lorsque des transactions usurières causent la faim et la mort, ceux qui en sont les responsables « commettent indirectement un homicide ». Selon cette tradition catholique, les pratiques financières peuvent infliger un préjudice mortel même si elles ne cassent aucune vitrine dans la rue.

La remarque de l’archevêque Delpini à propos de la couverture médiatique des nouvelles a également un précédent saisissant. Au paragraphe § 83 de Populorum Progressio, Paul VI s’adresse directement aux journalistes, en les priant de mettre à la première place, non pas leur public, mais la souffrance et la pauvreté que les gens préfèrent ignorer afin d’apaiser leurs consciences. Il est difficile d’imaginer un antécédent plus précis d’un archevêque remarquant que le vol à l’encontre des pauvres ne fait pas la une. Delpini et Paul VI se sont tous deux demandé ce que le public riche choisit de voir et ce qu’il est entraîné à ne pas voir.

Les enfants d’une ville qui les rend étrangers

Les remarques de l’archevêque Delpini à propos des pauvres sont indissociables d’un autre défi qu’il lance à Milan : sa manière de traiter les jeunes, y compris les enfants d’immigrés nés en Italie. Dans l’interview pour La Repubblica, la journaliste Zita Dazzi a attiré son attention sur le fait que, parmi les 270 personnes arrêtées pendant les émeutes de dimanche, huit sur dix étaient des mineurs et autant étaient enfants de parents étrangers. La plupart sont nés en Italie mais n’ont pas la citoyenneté italienne. La journaliste a donc demandé à l’archevêque dans quelle mesure ces éléments comptent dans l’interprétation des émeutes.

« Notre société, et également notre politique, peut-être l’Église elle-même, ne sont toujours pas parvenues à une compréhension adéquate de cette question planétaire et historique qu’est la migration », a répondu l’archevêque Delpini. « Émotions, préjugés, ressentiments et craintes priment sur les relations interpersonnelles et sur une lecture intelligente des situations ». Créer des ghettos, encourager la suspicion, traiter les gens avec mépris, a-t-il soutenu, ne sont pas des voies pour former de bons citoyens.

Il y a un indéniable défi moral dans cette réponse. L’archevêque Delpini inclut sa propre Église dans les institutions qui ont pu échouer dans la compréhension du phénomène migratoire. Il parle d’une société qui peut voir naître et grandir des enfants en son sein, tout en les regardant comme des étrangers. C’est là, précisément, le genre d’indifférence et d’aliénation auxquels il avait promis de résister une fois devenu archevêque de Milan, neuf ans auparavant.

Monseigneur Luca Bressan, le vicaire épiscopal de l’archevêque Delpini pour le pôle charité et action sociale, donne à son tour à cette indifférence et à cette aliénation une forme concrète En s’appuyant sur une étude portant sur les adolescents de seconde génération dans les banlieues de Milan, il rappelle que certains d’entre eux n’ont jamais vu le Duomo, la Cathédrale de Milan, ou les monuments du centre-ville. Ils vivent à Milan, mais les lieux publics les plus célèbres sont une sorte de terre étrangère pour eux. Monseigneur Bressan a suggéré que certains jeunes ont pu venir à Milan, au moment des émeutes, pour réclamer ce centre-là d’une manière destructrice. Cette remarque fait état d’une division interne à la ville : non seulement entre les Italiens et les étrangers, mais aussi entre ceux qui font l’expérience de Milan comme étant leur propre ville et ceux pour qui l’appartenance demeure inaccessible.

Ici aussi, les paroles de l’archevêque Delpini s’enracinent profondément dans la Doctrine Sociale de l’Église. Au paragraphe § 67 de Populorum Progressio, Paul VI prie les familles et les institutions éducatives d’accueillir les jeunes étrangers avec douceur. Il met particulièrement en garde contre l’isolement et le spectacle du luxe environnant contrastant avec la pauvreté, qui peuvent tous deux contribuer à rendre les jeunes plus aptes à sombrer dans le désespoir et la violence. Cela n’est pas une découverte sociologique élaborée pour répondre aux troubles du mois d’octobre ; il s’agit là de l’enseignement que l’Église porte depuis une soixantaine d’années.

L’archevêque Delpini refuse également de parler des « adolescents » comme s’ils formaient une classe menaçante. Pour ceux qui aiment à poser des diagnostics et opérer des classifications a-t-il dit, ils peuvent faire l’objet de calculs et comparaisons ; mais pour lui, ils existent « un par un ». Il aurait voulu demander à chacun et chacune d’eux ce qu’il ou elle a vécu à ce moment-là. Ses paroles n’ont pas fait des émeutes une abstraction démographique concernant les immigrés ou un simple récit portant sur le ressentiment économique. Au contraire, son propos renverse les termes du débat pour s’adresser aux jeunes, à leurs relations, et aux blessures que les institutions ont causées ou échoué à guérir.

Les gens qui réparent la ville

Dans son entretien du 20 octobre pour le journal catholique Avvenire, l’archevêque Delpini a déclaré qu’il ne pouvait pas expliquer cette explosion de colère. En revanche, il sait le genre de rencontre qu’il souhaite faire advenir : « J’aimerais bien me risquer à la rencontre, tisser des relations, partager des heures d’école, des matchs de foot, des balades en montagne. Pour comprendre ou, à tout le moins, pour tendre la main ». Dans les colonnes de La Repubblica, il évoque la patience requise pour prendre soin des blessures et libérer les jeunes de l’armure de l’indifférence et de la rage. Interrogé sur qui ferait ce travail, il mentionne l’Église, les écoles, les voisins gentils et les prophètes.

Les paroisses de Milan ont une certaine expérience de ce qu’il veut dire par là. Leurs oratori – les centres paroissiaux pour la jeunesse, typiques des paroisses italiennes – proposent du sport, du tutorat, et un lieu dédié aux enfants et adolescents pour passer du temps avec les adultes qui les connaissent. Juste avant les émeutes, les éducateurs diocésains se sont rencontrés à Seveso pour discuter des agressions dans les centres pour la jeunesse, en s’appuyant sur une étude de 230 oratori. À Baranzate, des adolescents qui ont occupé une fois l’oratorio de façon agressive ont fini par être intégrés à son projet éducatif et sont devenus des collaborateurs.

Deux prêtres des quartiers Sud de Milan ont concrètement allégué cet argument lorsque le gouvernement a annoncé le déploiement de cinq cents soldats supplémentaires. Le père Massimo Mapelli, qui a longtemps travaillé avec des adolescents fragiles, a demandé : « S’il y a cinq cents soldats dans les rues, pourquoi ne serait-il pas possible d’imaginer cinq cents éducateurs ? ». Le père Paolo Steffano, de la ville de Gratosoglio, a parlé d' »une armée » de personnes qui tissent des relations avec les adolescents. Caritas Ambrosiana, l’associative caritative de l’archidiocèse, a qualifié le modèle économique de Milan d’injuste et à bien des égards de violent. Elle a donc proposé de mener un dialogue durable avec les jeunes et de prêter attention aux activités périscolaires et aux projets dans le quartier.

Il y des signes, humbles mais concrets, de ce que ce travail réalise. À Rozzano, après qu’une école a été vandalisée, un immigré égyptien, Magdy Shalaby, l’a réparée à ses frais. Il était arrivé en Italie mineur et a reçu de l’aide de la Caritas. Il avait par la suite fondé une entreprise de rénovation. Mapelli, qui avait aidé Magdy tout au long de ces années, a remarqué : « Il est en train de rendre ce qu’il a reçu ». Cette phrase indique une chaîne de solidarité : une personne est accueillie et soutenue, puis elle devient capable de restaurer quelque chose dans la communauté qui l’avait accueilli.

La réponse pastorale de l’archevêque Delpini n’est pas déconnectée de son enseignement sur l’argent. Dans les deux cas, il pose la même question : qu’est-ce qui se passe lorsque quelqu’un devient invisible aux yeux de ceux qui ont les ressources et le pouvoir de l’aider ? La réponse ne peut pas se réduire à une simple affirmation, aussi éloquente soit-elle, car elle doit prendre en compte la forme des institutions, les relations, et les personnes qui sont prêtes à rester présentes dans les quartiers de la ville que la richesse a abandonnés.

Les évêques catholiques d’Europe ont fermement rejeté l’interprétation de certains commentateurs américains selon laquelle les manifestants seraient des « envahisseurs »

La couverture médiatique américaine des émeutes a montré avec quelle facilité la destruction visible a pu effacer le reste de l’histoire. Le titre de Breitbart parle d' »émeutes multiculturelles » devant la Cathédrale de Milan. RedState a diffusé la description devenue virale de « bandes de migrants et extrémistes antifa ». Au journal Twitchy, un auteur a carrément appelé les manifestants « envahisseurs », qui seraient supposément en train de détruire le pays dans lequel ils ont réussi à entrer, même si la plupart des jeunes mis en garde-à-vue sont nés en Italie. Ces versions ont mis en avant la nationalité, l’idéologie et la menace à un monument chrétien. L’archevêque Delpini, en revanche, a parlé de pauvreté, d’exploitation, d’aliénation, et des obligations sociales que Milan ne peut pas oublier.

La différence ressort encore plus clairement lorsque les affirmations des uns et des autres sont mises les unes après les autres. L’auteur de Twitchy qualifie les jeunes d' »envahisseurs » ; Delpini, au contraire, déclare : « Créer des ghettos, encourager la suspicion, traiter les gens avec mépris ne sont pas des voies pour former de bons citoyens ». La version américaine fait de « l’origine étrangère » le caractère définitoire de ces jeunes ; la version de l’archevêque se focalise sur les conséquences du fait de les traiter constamment comme des étrangers.

De l’autre côté de la frontière, les évêques français ont réagi aux émeutes en demandant que « les revendications des manifestants soient entendues et prises au sérieux ». Leur déclaration n’a pas proposé une théorie de l’invasion migratoire, contrairement à des personnalités politiques américaines, comme le vice-président J.D Vance, qui a affirmé que les libéraux occidentaux ont importé le Tiers Monde en France, ou comme Robert Royal du journal The Catholic Thing, qui a attribué la violence « aux pires éléments de la population musulmane de France ». Ces propos illustrent la rapidité avec laquelle l’attention peut passer d’actes et de revendications particuliers à des récits globalisants sur ceux qui n’ont pas leur place dans la société, qui deviennent ainsi des boucs-émissaires.

Robert Barron, évêque catholique américain de Winona-Rochester, a mis en avant une autre version de ce type de réponses. Dans une déclaration du 20 octobre à propos des émeutes en France, il a décrit les incendiaires et émeutiers comme étant « un ramassis de forces ennemies des valeurs intellectuelles et morales de l’Occident » et a exhorté les Français à reconnaître qu’ils « se trouvent face à un ennemi précis ». Barron a vu dans les émeutes une menace à l’encontre de l’héritage culturel et intellectuel de Paris. L’archevêque Delpini, de son côté, en parlant de la violence devant sa propre cathédrale, le Duomo de Milan, s’est appuyé sur l’héritage chrétien de Milan pour mettre en lumière l’exploitation des pauvres et la souffrance que la société a appris à ignorer.

Mais les mots les plus déconcertants de l’archevêque Delpini ne concernent pas la question des enfants immigrés. Ce sont les mots avec lesquels il a réagi lorsque le journaliste l’a interrogé sur la richesse de Milan. Il aurait pu s’en tenir aux magasins cassés et aux clients effrayés. En lieu et place, il a parlé de familles ruinées et humiliées par l’usure, la confiscation de leurs maisons, de leurs vies brisées par les jeux de hasard. Il a déclaré que les pauvres ne peuvent pas se défendre. C’était une façon de regarder la ville que les images des émeutes, aussi dramatiques fussent-elles, ne pouvaient pas offrir.

En 1967, Paul VI appelait les journalistes à montrer à leur public la souffrance que les gens préfèrent ignorer. En octobre 2026, alors que les rues entourant la Cathédrale de Milan faisaient la une de tous les journaux, l’archevêque Delpini a fait exactement la même chose que son prédécesseur. Il s’est servi de l’attention générée par les vitrines cassées pour porter la voix de ceux dont les pertes sont rarement photographiées et dont la détresse devient rarement un titre de journal : les pauvres sont en train d’être dépouillés, et la société s’est habituée à détourner le regard.

Traduit par Francesco Antonini, le jour de la fête des morts 2026.

Post-scriptum : à mon père et à toutes les victimes invisibles

Le 2 novembre, nous fêtons dans l’Église catholique romaine la fête des morts. C’est un jour de recueillement, où traditionnellement on fait une visite au cimetière pour prendre soin des tombes et se retrouver avec les défunts. C’est un jour d’absence paradoxale. Alors qu’on sait qu’ils ne sont plus là, on va leur rendre visite, leur apportant des fleurs, un petit mot, une nouvelle photo. Il y a là la douceur amère du rapport avec les morts : tout d’un coup, malgré les aspérités de la vie, malgré les disputes et les conflits, on les aime, on en prend soin d’une manière nouvelle, d’une manière plus pure. Peut-être les avait-on aimés vraiment de leur vivant, échappant ainsi à la culpabilisation crucifiante de l’après-coup, lorsque c’est trop tard. Mais il reste que le détachement de la mort inspire comme une purification paradoxale des relations, comme si, dorénavant, il n’y avait que le profond respect pour la vie humaine qui s’impose. Je me souviens en ce sens du poème de Giuseppe Ungaretti, « In memoriam », où, au milieu des tranchées de la Première Guerre mondiale, il commémore la mémoire de son ami Mohammed, mort suicide en 1913, avec qui le poète avait partagé une maison à Paris :

Il s’appelait / Mohammed Scheab / Descendant / d’émirs de nomades / suicide / parce qu’il n’avait plus / de Patrie / Il aima la France / et il changea de prénom / Il fut Marcel / mais n’était pas français / il ne savait plus / vivre / dans la tente des siens / où l’on écoute la cantilène / du Coran / en savourant un café / Et il ne savait pas / délier / le chant / de son abandon / Je l’ai accompagné / avec la maîtresse de l’hôtel / où nous habitions / à Paris / du numéro 5 de la rue des Carmes / allée flétrie et en pente / Il repose / au cimetière d’Ivry / faubourg qui ressemble / toujours / en un jour / d’une / foire décomposée / Et peut-être moi seul / sais encore / qu’il a vécu.

La mort donne un sens à la vie : voici une expérience qu’on peut faire lorsque le souvenir d’un mort nous anime à tel point qu’il paraît nous insuffler la vie. Mais l’inverse est aussi vrai : la vie a besoin de donner un sens à la mort. L’expérience de la fin est en effet insupportable dès lors qu’on ne lui trouve pas un sens. Or, pour le monde, pour notre monde, la vie de certains êtres humains vaut moins que celle des autres. C’est ça la première des injustices et c’est pour cela que notre société est injuste : elle repose essentiellement sur cette idée, savoir que la vie de certains êtres humains vaut moins que celle des autres. Le pontificat du pape François a été prophétique dans la mesure où, au cœur du monde capitaliste qui a normalisé cette violence primordiale dans un système économique, il était littéralement obsédé par cette injustice et par la mort dont elle est responsable. On se souvient de son voyage à Lampedusa, en 2013, après l’énième naufrage meurtrier en Méditerranée : « Où est ton frère ? Qui est le responsable de ce sang ? (…) Tous et personne ! Aujourd’hui aussi cette question émerge avec force : qui est le responsable du sang de ces frères et sœurs ? Personne ! Tous nous répondons ainsi (…). La mondialisation de l’indifférence nous rend tous “innommés”, responsables sans nom et sans visage ».

Ces mots forts de François retentissent en moi depuis de nombreuses années. Mais aujourd’hui, ils ont une saveur particulière. Aujourd’hui, mon père Luca Antonini aurait eu 65 ans, s’il n’était pas mort, le 6 novembre 2023, médicalement d’une hémorragie cérébrale, mais plus profondément d’une vie de violences sociales subies, dans le silence et l’indifférence. Qui est le responsable de ce sang ? Tous et personne. Il fait partie de ces gens qui ont été tués par la société, par « tous et personne ». Comme le dit l’archevêque de Milan Delpini, dans l’article que j’ai traduit, « une vitrine cassée peut être photographiée », mais « une famille ruinée par un créancier prédateur ou ravagée par les dettes liées aux jeux de hasard, c’est beaucoup plus difficile à transformer en une image “breaking news” ».

Qui est le responsable du fait que mon père a été victime des usuriers à un moment donné de sa vie, et avec lui sa famille, dont moi ? Tous et personne. Je n’étais peut-être pas encore né, mais je le sais par les allusions pleines de honte éparpillées ici et là dans les récits familiaux. Qui est le responsable du fait que toute sa vie a été pourrie par les dettes, au point que les banques ont ordonné, un jour, la confiscation de notre maison ? Tous et personne. Je n’avais que dix ans et, malgré le refoulement, lorsqu’on te met à la rue, ça ne s’oublie pas : les stigmates te pourchasseront jusqu’à la mort. Qui est le responsable du fait que, malgré ses talents, sa détermination et le bien-fondé de son petit commerce de produits biologiques, sa petite entreprise familiale a lentement coulé, au point qu’il tombe dans la pauvreté dans les dernières années de sa vie ? Tous et personne. J’avais vingt, vingt-cinq ans, lorsque, rentré en Italie pour Noël ou l’été, j’allais le voir dans les foires, derrière son étal en bois, vendant désespérément des pots de confiture qui lui restaient en stock ou qu’il arrivait à produire tout seul chez lui. Qui est le responsable du fait que, après m’avoir confié que tous ses espoirs étaient désormais dans le passé, il est tombé malade, épuisé par une vie d’échecs, d’humiliations ? Tous et personne. J’avais vingt-six ans lorsqu’on m’a appelé pour me dire que papa avait été amené d’urgence à l’hôpital à cause d’une hémorragie cérébrale, lorsqu’on m’a dit qu’il délirait, après l’opération, farfouillant qu’il devait « absolument se rattraper ». Qui est le responsable du fait que, après cette vie d’humiliations qui habitent mon cœur d’enfant, au moment de l’adieu final, la dernière fois que je l’ai vu vivant, il n’a pas réussi à croiser mon regard, tellement la honte de toute une vie était grande ? Tous et personne. J’avais vingt-six ans et la dernière image que j’ai de lui, ce n’est pas son regard, mais une larme, qui, lui glissant doucement sur la joue, contenait une vie tout entière.

Aujourd’hui, pour son anniversaire, pour la fête des morts, j’ai envie de lui dédier la traduction de ce petit article, avec les mots forts de l’archevêque Delpini, « qui s’est servi de l’attention générée par les vitrines cassées pour porter la voix de ceux dont les pertes sont rarement photographiées et dont la détresse devient rarement un titre de journal : les pauvres sont en train d’être dépouillés, et la société s’est habituée à détourner le regard ». J’aurais aimé venir prendre soin de ta tombe, t’écrire un petit mot, te ramener des fleurs, pour commémorer ta mémoire, mais tu sais où je suis. C’est d’ici, au loin, que je te porte dans mes luttes et je sens que tu habites mes gestes lorsque j’écris contre le capitalisme, lorsque je crie en manif contre l’État, lorsque j’essaie de prendre soin des derniers de notre société, en qui je vois ton visage. « Ces gens-là » dont tu me disais qu’ils nous menaçaient, je ne sais pas qui ils sont : ce sont tous et personne. C’est terrorisant : l’anonymat des violences sociales, l’impossibilité de leur donner un visage, un nom, une adresse.

À la suite des émeutes du 17 octobre, beaucoup de commentateurs se sont empressés de condamner les violences. « Un cap a été franchi en matière de violence » ont-ils écrit, « la brutalité semble de nouveau gagner du terrain, après des décennies de pacification ». À la lumière de mon histoire, je me demande quel sens ces mots peuvent avoir pour moi et les miens. C’est étrange de se sentir à ce point étranger à une vision de la réalité pourtant dominante. Moi, le cap en matière de violence a été franchi il y a fort longtemps et ce ne sont pas des vitrines qui ont été cassées, mais des vies humaines. Il y a probablement un abîme empirique entre nous, me suis-je dit. Lorsque j’avais l’âge de certains « casseurs », pendant mon adolescence, j’ai failli couler moi aussi, comme ma famille. Déchirée par les dettes, l’échec et les conflits sur « qui est le coupable », ma famille avait arrêté de prendre soin de moi. Non pas par manque d’amour, mais parce que la société dans laquelle on vivait était à ce point criminelle que la vie des gens pouvait être sacrifiée sur l’autel de la lutte des classes et du capitalisme sauvage. J’étais constamment en colère, une colère bien particulière : celle provoquée par un crime systémique qui n’a ni visage, ni nom ni adresse. La colère contre « tous et personne ».

À seize ans, j’ai découvert le film Fight club. Des gens qui se battent ultra-violemment entre eux dans les sous-sols d’un bar, mènent des actions de sabotage dans des bureaux, des boutiques et d’autres lieux du capitalisme, jusqu’à mettre des bombes dans les immeubles hébergeant des sociétés financières. Je me suis senti compris par ce film. J’étais en colère parce que tout, autour de moi, s’écroulait : mon père travaillait comme un fou et pourtant il était dans la grosse galère, la plupart des membres de ma famille avaient fait littéralement faillite, on nous avait confisqué la maison où j’étais né et avais grandi, celle qu’avaient construite mes grands-parents après qui sait combien de siècles de subordination, chacun pointait le doigt contre quelqu’un pour dire « c’est de ta faute », j’étais en échec scolaire, ma mère était dépressive, mon père voulait que je fonce dans le foot, peut-être pour payer ses dettes, ma sœur s’était mariée jeune sans doute aussi pour échapper à ce délire, la petite ville où on vivait depuis des générations n’avait pas grand-chose à offrir, la solution la plus facile étant la débauche…qui était le responsable de tout ça ? Tous et personne. Fight club répondait exactement à ce sentiment : « On dit que le gouvernement va déclencher l’état d’urgence, mais nous, ça fait des années qu’on y est ».

Cette phrase, que je sens si familière dans mon cœur d’enfant, vient de Nassim, un des trois pilleurs du 17 octobre interviewés par Mediapart. « Si nous on plonge, pourquoi Paris ne plongerait pas ? ». J’aurais tellement aimé que le grand questionnement existentiel, après le 17 octobre, ne consistât pas en le refrain odieux et idiot « condamnez-vous les violences ? », mais en cette question, si intelligente, « si nous on plonge, pourquoi Paris ne plongerait pas ? ». Derrière ce « Paris », il y a bien évidemment tout un système complexe, mais l’idée centrale est là. C’est enfin la possibilité de faire entendre son cri, que les bourgeois de tout poil ont l’habitude d’étouffer ou de considérer « violent », ce cri qui demande : « qui est le responsable ? ». Un cri qui dit : « tous et personne », cela ne nous suffit plus. Tout y est. C’est le sens de ce que dit l’archevêque Delpini lorsqu’il déclare que “pour ceux qui aiment à poser des diagnostics et opérer des classifications, ces jeunes peuvent faire l’objet de calculs et comparaisons ; mais pour moi, ils existent « un par un »”. Il aurait ainsi voulu demander à “chacun et chacune d’eux ce qu’il ou elle a vécu à ce moment-là”. Ce faisant, il a retourné le débat pour adresser la question aux jeunes, à leurs relations, et aux blessures que les institutions ont causées ou échoué à guérir.

Au lieu de jouer la solennité du grand retour à l’ordre ou de commenter en spectateur « ce qui se passe là-bas », s’adresser à Nassim, à Francesco, leur demander sans surplomb mais avec proximité et douceur, comme on parle à un ami : qu’est-ce que vous avez vécu à ce moment-là ? C’est alors l’histoire d’une vie qu’ils raconteront, avec leurs mots, avec leurs références, sans qu’il y ait besoin du « grand récit savant ». C’est ça le « décryptage » que ces commentateurs oublient. Et c’est là, dans la chair de l’expérience, que Dieu peut vraiment parler à Nassim et à Francesco. On s’attendrait à ce que des gens bien savants le comprennent, comme l’archevêque Delpini, comme certaines femmes et certains hommes de mon enfance et de mon adolescence qui, sans écrire des tribunes bien astucieuses, sans être passés par des écoles bien prestigieuses, avaient un sens aigu de l’humanité, de ses passions, de ses révoltes, un sens aigu du pardon et de la miséricorde, loin du surplomb, loin du sentiment de supériorité qui te fait sentir spécial, « pas comme eux ». C’est de ces artisans de paix qu’on a besoin, de cette Église humble, étonnement humaine, une Église de la rue, des manifs, une Église qui sait voir loin, qui sait être la gardienne d’un rapport au monde en conflit ouvert avec le langage des chiffres, de la logistique, de la défense, qui sait casser les frontières entre les classes sociales, une Église qui, selon le mot du pape François, sait transmettre « la mystique de vivre ensemble, de se mélanger, de se rencontrer, de se prendre dans les bras, de se soutenir, de participer à cette marée un peu chaotique qui peut se transformer en une véritable expérience de fraternité, en une caravane solidaire, en un saint pèlerinage » (Evangelii gaudium, § 87).

Prière pour les jeunes manifestant.es

Seigneur Dieu,

Toi qui connais les cœurs de ces jeunes manifestant.es,
Toi qui désires pour elleux le bonheur des béatitudes,
Toi qui les aimes pleinement,
accompagne-les dans leurs luttes, dans leurs désirs de reconnaissance.

Dieu miséricordieux,
Toi qui pardonnes leurs excès,
Toi qui pardonnes la société qui les opprime, la police qui les gaze,
Toi qui pardonnes les adultes qui se cachent derrière leur petitesse,
soutiens les jeunes manifestant.es dans leur enthousiasme, dans leur joie de vivre.

Dieu créateur,
Toi qui les as voulus dans leur singularité merveilleuse,
Toi qui les appelles par leurs noms,
Toi qui les aimes depuis l’éternité,
guide-les dans leurs chemins de vie, au milieu des manifestations.

Dieu Tout-puissant,
Toi qui désire faire advenir ton Royaume de justice,
Toi qui connais la souffrance de leur solitude,
Toi qui sais la légitimité de leur colère,
fais que le gouvernement et les autorités puissent les écouter.

Seigneur, que nous puissions être à leurs côtés, humblement, aujourd’hui, demain, tant qu’il le faudra.
Amen