Gloire à la jeunesse qui nous dévoile le nihilisme de ceux qui, derrière leurs écrans, ne voient pas de raison de se révolter.

Cet article a initialement été publié sur le site du Monde le 12.10.2026

Le 1er octobre, sur CNews, Pascal Praud déclare au sujet des manifestations lycéennes : « Par le hasard du calendrier, ces images de chaos surgissent après celles de la concorde, de la fraternité, de la douceur de vivre, qui furent diffusées à l’occasion de la visite papale [du 25 au 28 septembre]. Deux salles, deux ambiances. Deux France, deux cultures. »

L’éditorialiste confond – ou fait mine de confondre – l’expérience de la foi et l’adhésion à l’ordre établi. On décèle derrière ses dires le vieux fantasme de la religion comme facteur de discipline morale et de légitimation des pouvoirs institutionnels.

Si la foi chrétienne suppose certes le recueillement intérieur et l’écoute spirituelle, on ne peut oblitérer le fait qu’elle se réfère à la figure historique de Jésus. Or, plusieurs passages des Evangiles l’associent très clairement au désordre : ses déplacements provoquent « l’agitation » populaire (Matthieu 21:10) et il utilise la force physique pour chasser les marchands du Temple (Matthieu 21:12). Ce n’est pas un hasard si, pour obtenir sa condamnation à mort, les autorités religieuses invoquent le fait que Jésus « soulève le peuple » (Luc 23:2).

Ce détour par la théologie doit moins conduire à sacraliser toute révolution politique qu’à rejeter l’idée que le mouvement lycéen serait l’antithèse naturelle de la mobilisation catholique pour la venue récente du pape, Léon XIV.

Alors qu’on la disait prisonnière des « écrans », voilà qu’une frange importante de la jeunesse sort dans les rues. Elle s’engage pour de meilleures conditions d’enseignement et pour que l’école cesse d’être une machine à classer et à sélectionner. Comment ne pas se rappeler le pape François [1936-2025], en 2013, invitant la jeunesse à être « révolutionnaire » et à « mettre la pagaille » ? Il tirait pourtant une conséquence logique de la foi : l’élan révolutionnaire ne se surajoute pas accidentellement et de l’extérieur à la vie chrétienne ; il en est un trait essentiel.

Le soulèvement lycéen inverse les perspectives : ce ne sont plus les jeunes qui vivent dans le virtuel, mais ceux qui les jugent du haut de leur smartphone, s’effarouchant de leur « violence » sans tenir compte ni de l’asymétrie des forces en présence, ni des méthodes du maintien de l’ordre promues par l’Etat, ni des causes sociales profondes du mouvement. Envisager les choses sous cet angle ne justifie en rien les actes d’agression.

Une partie de la jeunesse est entrée dans une lutte réelle, consciente non seulement d’elle-même, mais aussi de Gaza et du péril de l’extrême droite, qui menace de prendre le pouvoir en France. A cette dernière, elle oppose des exigences simples et indiscutables : universalité et qualité des services publics, égale dignité des peuples. Pour reprendre une notion de doctrine catholique, est-il abusif de penser que nous sommes face à un « signe des temps », c’est-à-dire un événement porteur d’aspirations et d’espoirs légitimes, ferment de transformations sociales à venir ?

On mesure maintenant à quel point l’opposition, présentée par certains, entre une France catholique, studieuse et civilisée, et une France étrangère, paresseuse et barbare, est absurde. Ce discours actualise la théorie de la guerre de civilisations dans le contexte précis des manifestations étudiantes. Le 6 octobre, sur son réseau Truth Social, Donald Trump s’en est fait le relais : « Il ne s’agit pas des écoles, il s’agit de l’islam qui veut s’emparer d’un pays autrefois grand ! »

Cette grille de lecture typique de l’extrême droite présente l’avantage de détourner l’attention des inégalités socio-économiques révélées par cette crise en la transformant en conflit identitaire et religieux. Elle prédispose à l’exclusion sociale, culturelle et politique des populations non blanches et non chrétiennes, comme l’illustre l’appel d’Eric Ciotti [président de l’Union des droites pour la République] à la « révocation » du maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko.

La religion chrétienne doit résister à une telle entreprise d’embrigadement nationaliste, raciste et guerrier. Non seulement de jeunes chrétiens participent en nombre au mouvement, mais il se pourrait que leur exigence de justice trouve dans l’esprit évangélique un réel aliment.

A l’inverse de ce qu’affirme une chroniqueuse catholique, qui, à l’antenne d’Europe 1, le 2 octobre, décrivait avec mépris les lycéens révoltés comme des « crétins digitaux », le nihilisme n’est pas dans la jeunesse qui se soulève, pleine d’espérance, mais chez ceux qui voudraient que les chrétiens n’aient rien d’autre à attendre que des arrière-mondes. Gloire à la jeunesse qui nous dévoile le nihilisme de ceux qui, derrière leurs écrans, ne voient pas de raison de se révolter.

Foucauld Giuliani et Paul Colrat