Les hasards biographiques font que mon frère aîné est un libraire et éditeur important dans le monde musulman français et que je suis un universitaire catholique. Nous partageons une commune soif spirituelle, la foi dans un Dieu qui se révèle et suscite notre intelligence. Nous avons, l’un et l’autre, un goût certain pour les livres et l’étude, nous sommes habités par la conviction que nous avons, par la lecture et l’écriture, à répondre à la Parole de Dieu et la laisser résonner de manière nouvelle à chaque époque.
Lorsque je lis les textes de la tradition chrétienne, je n’y cherche pas de réponses. Je sais que chaque texte est marqué par son époque et ne saurait se prétendre être l’interprétation définitive de la Parole de Dieu. Je n’y cherche pas une forme de vérité immédiatement disponible, je cherche à y voir comment d’autres chrétiennes et chrétiens, avant moi, ont répondu par leur intelligence à l’appel de Dieu. Ce décalage – qui implique de se former en écoutant comment d’autres ont répondu afin, à notre tour et pour aujourd’hui, de répondre – est ce qu’on appelle une tradition. S’attacher à une tradition n’est pas accepter sans recul l’ensemble des affirmations qui s’y trouve – il y a de l’antijudaïsme, de l’homophobie, et de la misogynie dans les textes de ma tradition ! – mais assumer l’épaisseur d’une histoire pour discerner au présent. Ce travail critique est hautement traditionnel, l’essence même de la tradition. Je crois que mon frère, partagerait ces quelques convictions. Lui comme moi essayons de vivre nourris à la sève toujours neuve d’une tradition ancienne.
La différence entre lui et moi est cependant que, pour me tenir dans la tradition chrétienne, j’ai, pour ma part, des bibliothèques, des éditeurs, des éditions critiques, des librairies, des facultés de théologie, des séminaires, des groupes de lecture et que je peux en bénéficier sans jamais avoir à m’en inquiéter. Mon frère, en tant que musulman français, doit, lui, sans cesse se battre pour avoir accès à sa propre tradition et la rendre disponible à l’étude et la méditation priante d’autres musulmanes et musulmans français.
Pour la deuxième fois en 4 ans, il vient de recevoir des services du préfet du Val d’Oise l’obligation de retirer de la vente de sa librairie certains ouvrages classiques de la tradition musulmane. Non seulement la contestation de cette décision administrative est très couteuse – être libraire et éditeur musulman en France, c’est subir un harcèlement administratif continu et passer une grande partie de son temps chez son avocat –, mais surtout, et c’est ce qui me semble le plus terrible : personne n’en a rien à faire.
Pour que la situation soit claire, permettez-moi d’en dire un peu plus : il s’agit de l’interdiction de la vente dans sa librairie de livres par ailleurs légalement édités et commercialisés en France – livres qu’on achètera donc sans problème dans les rayons de la Fnac ou sur le site d’Amazon. Les livres en questions sont des classiques comme Sahih al-Bukhari ou La Citadelle du Musulman. C’est comme si on interdisait à la librairie La Procure de vendre La cité de Dieu de saint Augustin ou L’imitation de Jésus-Christ.
Mais voilà, de ce type d’interdictions : tout le monde se fiche. On dira que j’en fais une affaire parce que c’est mon frère, que je ne suis pas objectif… Faisant jouer une suspicion latente contre les musulmanes et musulmans, on dira surtout qu’il doit bien avoir une raison à cette interdiction, que ce libraire doit avoir des choses à se reprocher. Alors on ne prend pas la parole sur le sujet, on n’en parle pas dans la presse, car « sait-on jamais » peut-être qu’en fait cet éditeur est un « islamiste radicalisé », il ne faudrait tout de même pas se trouver à avoir défendu un « terroriste » par naïveté… Laissons faire les services de l’État, ce ne sont pas nos affaires.
Mais que s’est-il passé pour que nous renoncions si vite à nos principes ? Pour que nous acceptions des interdictions de livres (!!!???) ? Pardonnez-moi d’utiliser un gros mot, mais je ne vois pas là autre chose qu’une forme d’islamophobie. Certes, individuellement vous n’avez rien contre les musulmanes et musulmans, certes vous êtes pour la liberté de culte, etc. mais, de manière diffuse (car l’islamophobie, comme le racisme, l’antisémitisme ou encore l’homophobie ne sont pas d’abord des phénomènes moraux, mais des faits sociaux diffus et insidieux) vous avez accepté la petite musique qui dit de se méfier des individus qui vont à la mosquée, des femmes qui portent le voile, des hommes un peu trop barbus… J’entends moi-même cette petite voie légitimiste en moi qui dit « tout de même, il doit bien y avoir une raison », « le préfet sait ce qu’il fait », etc. Cette petite voie qui voudrait glisser entre mon frère et moi – entre vos voisins et vous – une méfiance pour « raison d’État ».
Mais non, il n’y a pas de raison d’interdire la vente de livres licitement édités et commercialisés. Il n’y a pas de raison d’empêcher l’accès réflexif à une tradition. Ce qui se passe est grave : injuste pour les personnes de tradition musulmane et dangereux pour la société. Puisque la lutte contre les discriminations que subissent les musulmanes et les musulmans ne semble pas suffire à mobiliser, rappelons que la « loi séparatisme » non contente de surveiller les fidèles de l’islam à finalement servi à réprimer les activistes écologistes. Rappelons que tout cela a lieu sous un gouvernement théoriquement respectueux de l’état de droit et censément centriste. Si nous acceptons cela sans rien dire aujourd’hui, que se passera-t-il si un jour RN arrive au pouvoir ?
On dira que je prends la parole parce que c’est mon frère, que je ne suis pas objectif. Je répondrai que j’aurais préféré que la voix de mon frère soit immédiatement audible, mais je suis forcé de constater qu’il faut qu’un chrétien, catholique, universitaire prenne la parole pour que, peut-être, on s’intéresse un peu aux musulmanes et musulmans français. Je suis socialement du côté de ceux dont la parole est « autorisée », ma foi m’attache pourtant à celles et ceux qui, comme Jésus, sont comptés pour rien. Disciple du Christ, ne nous taisons pas.
Benoît Sibille,
Frère de Thomas Sibille, gérant des éditions Héritage et de la librairie Al Bayyinah.