Nul maître, sinon Jésus. Contre l’idolâtrie de l’État-nation. Par William Cavanaugh

Voici la version française d’un texte écrit par un théologien proche de notre collectif, par l’amitié comme par la pensée : l’américain William Cavanaugh. Ce texte a été publié par lui dans la revue Commonweal en novembre 2025 : https://www.commonwealmagazine.org/william-cavanaugh-no-kings-christ-trump-mussolini

(Here is the French version of a text written by a theologian close to our collective, both through friendship and thinking: the American William Cavanaugh. This text was published by him in the journal Commonweal in november 2025 : https://www.commonwealmagazine.org/william-cavanaugh-no-kings-christ-trump-mussolini)

Le 18 octobre, jour de la dernière manifestation nationale « No Kings », ma femme et moi rentions à Chicago après la compétition de cross-country de notre fils à Rock Island, dans l’Illinois. Après quelques recherches en ligne, nous avons trouvé une manifestation dans la ville d’Oregon. Nous avons acheté du carton et des marqueurs, fabriqué des pancartes improvisées (la mienne disait : « George Santos + Jeffrey Epstein = Donald Trump »), puis nous nous sommes dirigés vers le palais de justice du centre-ville d’Oregon. Nous pensions n’être que deux parmi une douzaine de personnes, mais on nous a dit que nous étions sept cents participants — impressionnant pour une ville de 3 700 habitants située dans une région très conservatrice de l’État. L’ambiance était à la fois combative et festive ; les gens semblaient trouver de l’espoir en se rassemblant avec d’autres troublés par l’autoritarisme croissant du gouvernement. L’idée que nous ne sommes soumis à aucun roi est profondément américaine.

Le 23 novembre, cependant, les catholiques feront une exception pour un roi ; l’année liturgique se clôturera, comme chaque année, par la fête du Christ-Roi. Cette année marque d’ailleurs le centenaire de cette fête. Bien que ses racines soient bibliques (par exemple Isaïe 9,6-7 ; Luc 1, 32-33) et que l’identification de la royauté du Christ soit certainement médiévale, la fête elle-même est une innovation moderne, instituée par le pape Pie XI en 1925, trois ans après le début de l’ère fasciste en Italie. Dans l’encyclique Quas primas, qui établit la fête, Pie XI écrivait qu’elle visait à lutter contre la « peste de l’anticléricalisme » qui s’était répandue dans le monde. Les droits de l’Église étaient niés dans de nombreux pays — l’Italie de Mussolini ne faisait pas exception — et la montée du communisme avait conduit certains pays à nier jusqu’à l’existence de Dieu. Pie XI reprenait ses arguments classiques selon lesquels :

« ces multiples maux dans le monde étaient dus au fait que la majorité des hommes avaient rejeté Jésus-Christ et sa loi sainte hors de leur vie ; que ceux-ci n’avaient leur place ni dans la vie privée ni dans la politique ; et nous affirmions en outre que tant que les individus et les États refuseraient de se soumettre à l’autorité de notre Sauveur, il n’y aurait aucun espoir réel d’une paix durable entre les nations. »

Comme remède, Pie XI proposait le Christ-Roi, qui est à la fois législateur, juge et gouvernant. Ce pouvoir est « spirituel » et « n’est pas de ce monde », mais « il serait cependant une grave erreur de dire que le Christ n’a aucune autorité dans les affaires civiles, puisque, en vertu de l’empire absolu sur toutes les créatures qui lui a été confié par le Père, tout est en son pouvoir ». Nommer le Christ « roi » engendre certaines tensions. Une possibilité est d’identifier la divinité à la royauté, élevant les dirigeants terrestres à un statut quasi divin — une tentation à laquelle ont cédé de nombreux rois des débuts de l’époque moderne. Une autre possibilité est d’affirmer que le Christ seul est roi, abaissant ainsi tous les dirigeants terrestres et les soumettant à lui. Dans Quas primas, Pie XI semblait vouloir concilier les deux, déclarant que les dirigeants « gouvernent non par leur propre droit, mais par mandat et au nom du Roi divin ». D’un côté, « non par leur propre droit », mais de l’autre, « au nom de » Dieu. D’un côté, tous sont « soumis à la puissance de Jésus-Christ » et les dirigeants doivent « respect et obéissance à la loi du Christ ». D’un autre côté, « les hommes verront en leur roi ou en leurs dirigeants des hommes semblables à eux, peut-être indignes ou sujets à critique, mais ils ne refuseront pas pour autant l’obéissance s’ils voient en eux reflétée l’autorité du Christ, Dieu et homme ». Le pape espérait encore, en 1925, des dirigeants obéissant à Dieu et des peuples obéissant à leurs dirigeants…

Cette tension, entre sacraliser le pouvoir public et le critiquer, s’est accentuée en Italie à mesure que Mussolini renforçait son emprise. Bien qu’anticlérical convaincu, Mussolini souhaitait le soutien de l’Église pour consolider son pouvoir, et proposa des concessions telles que le rétablissement de l’enseignement religieux et des crucifix dans les salles de classe des écoles primaires. Pie XI souhaitait la liberté pour les activités de l’Église et était prêt à négocier avec les fascistes. Le résultat fut les accords du Latran de 1929, par lesquels l’Église reconnaissait l’État italien et recevait une compensation pour la perte des États pontificaux, tandis que le catholicisme était reconnu comme la « seule religion de l’État ». Deux ans plus tard, toutefois, Pie XI publia une encyclique, Non abbiamo bisogno, reconnaissant qu’une nouvelle religion s’était installée en Italie :

« Un régime fondé sur une idéologie qui se résout clairement en un véritable culte païen de l’État — la « statolâtrie », qui est tout autant en contradiction avec les droits naturels de la famille qu’avec les droits surnaturels de l’Église. »

Mussolini avait lancé ses milices contre l’Action catholique et les organisations de jeunesse catholiques. À propos de Mussolini, Pie XI écrivait :

« Il n’est catholique que de nom et par le baptême (en contradiction avec les obligations de ce nom et les promesses du baptême) celui qui adopte et développe un programme dont les doctrines et les principes s’opposent aux droits de l’Église de Jésus-Christ et des âmes. »

La tension évoquée plus haut, entre sanctifier le pouvoir public et le critiquer, continue de hanter le monde catholique. Certains voient dans la fête du Christ-Roi une affirmation de l’aspiration intégraliste à réunir l’Église et l’État. Lors de l’anniversaire de la fête l’an dernier, Catholic World Report a publié une recension d’un ouvrage de 1928 récemment réédité, The Reign of Christ de Joseph Husslein. La conclusion du critique pour notre époque est la suivante :

« Il est certainement préférable que les dirigeants s’humilient devant l’autel de Dieu plutôt que de ne pas le faire… Pourtant, de nombreux catholiques modernes sont profondément mal à l’aise face à la reconnaissance par l’État de la vraie religion… Je suggère que si cela nous semble controversé, c’est qu’il manque quelque chose de sérieux dans notre sensibilité catholique. »

La Conférence des évêques catholiques des États-Unis adopte une autre approche, situant Quas primas dans sa campagne pour la liberté religieuse. Pie XI institua la fête du Christ-Roi pour s’opposer au « sécularisme et à l’athéisme » ; aujourd’hui, « notre foi est régulièrement marginalisée dans la vie publique ». « Cette solennité nous encourage à célébrer et à vivre notre foi publiquement. » Bien que très différentes, ces deux approches — comme Quas primas elle-même — sont marquées par une certaine nostalgie et un ressentiment face à la perte du pouvoir public de l’Église. C’est cette nostalgie qui pose problème.

Une autre possibilité, latente dans cette fête, est que notre loyauté envers le Christ-Roi dépasse et limite notre loyauté envers tout dirigeant, tout État-nation, toute structure de pouvoir économique. À l’heure actuelle, le problème le plus profond n’est pas l’effacement du divin de la sphère publique, mais plutôt l’idolâtrie de la nation. Comme à l’époque de Pie XI, des dirigeants autoritaires tentent d’instrumentaliser le christianisme pour renforcer leur pouvoir. L’Église doit rejeter la tentative contre-productive de se raccrocher aux régimes autoritaires pour retrouver une influence sociale. Les catholiques et tous les chrétiens doivent placer la vie de disciple avant le patriotisme. Nous ne sommes pas simplement des Américains qui n’ont « aucun roi » ; nous sommes des chrétiens qui n’ont d’autre roi que Jésus.

William T. Cavanaugh est professeur d’études catholiques et directeur du Center for World Catholicism and Intercultural Theology à l’université DePaul.