TRADUCTION FRANÇAISE
J’ai été invité par le collectif Anastasis à écrire une préface pour la traduction italienne de leur Manifeste précisément au moment où la Global Sumud Flottila traversait la Méditerranée dans l’« espérance désespérée » de pouvoir porter aux survivants de Gaza le témoignage de leur proximité ainsi que de s’engager contre la globalisation de l’indifférence, autrefois dénoncée par le pape François, laquelle, nous dit le pape Léon XIV, se double à présent d’une globalisation de l’impuissance, de cette impuissance qu’on peut ressentir face au panorama catastrophique du présent. Néanmoins, Léon a également remarqué que, s’il est vrai que « l’histoire est ravagée par les puissants (prepotenti) », elle est également « sauvée par les humbles, les justes, les martyrs, chez qui le bien resplendit et l’humanité authentique résiste et se renouvelle »[1] : Spes non confundit, l’espérance ne déçoit pas.
Pendant ces jours-là, qui ont vu surgir cette « mission » sillonnant la mer dans la tentative d’arriver en Palestine, nous avons assisté, dans plusieurs pays et tout particulièrement en Italie, à l’essor, dans nos villes, d’une énorme mobilisation populaire pour Gaza et contre la nécropolitique menée par le gouvernement israélien, qui, on peut le dire, est devenu la machine génocidaire du peuple palestinien. Si Israël a pu le devenir, d’ailleurs, ce n’est pas seulement en raison de l’appui, plus ou moins explicite, de plusieurs États mais aussi à cause du silence de beaucoup d’autres. Il devrait être évident que, à ce propos, ce qu’on appelle la « disproportion » de la réaction israélienne au pogrom du 7 octobre commis par Hamas ne peut pas être expliquée par le prisme de la politique traditionnelle, qui, au contraire, s’est montrée totalement incapable[2], tant pour agir afin d’arrêter le massacre des palestiniens que pour penser cette cruelle hybris, laquelle, toutefois, doit être interrogée en profondeur, c’est-à-dire à la lumière des bouleversements politiques globaux en cours, mais aussi à la lumière d’un désordre spirituel qui envahit, depuis longtemps et partout, toute dimension de l’existence.
C’est comme si les États avaient désormais abdiqué à tout devoir éthique face aux ravages dont parle le pape Léon et comme s’il n’y avait que l’Église et les mouvements de la société civile qui s’en chargent, dans la limite de leurs possibilités.
Ainsi, ce Manifeste du collectif Anastasis nous suggère, entre autres, que les mouvements populaires – qui constituent aussi des mouvements spirituels quand ils sont authentiques (genuini) – sont, en ce temps, sinon les seuls, du moins assurément parmi les peu nombreux sujets en mesure de répondre et de s’opposer à la dévastation de la création et de la vie humaine que les puissants de ce monde sont en train d’accomplir, montrant, dans leur fureur destructive, la présence d’éléments pathologiquement « religieux ». Les discours des thuriféraires de la politique globale, qui, d’ailleurs, se polarise de plus en plus violemment, débordent de mots et d’images tirés des différents patrimoines religieux, avant tout le christianisme, en les employant, néanmoins, dans un sens interverti : prononcés pour exalter la force au-dessus du droit, en lieu et place de la mansuétude et de la compassion, lancés pour diviser, non pour unir, imprégnés de haine, assurément pas d’amour envers le prochain. Autrement dit, ce sont des mots, des images, donc des actions, qui se déploient d’une manière littéralement diabolique. Comme si le « nouveau lien » entre les gens – en réalité un anti-lien – devait nécessairement être formé par la force, la violence, le mensonge, le sang innocent versé pour sceller le surgissement des nouveaux pouvoirs du monde, qui nous rappellent de très près ces Principautés et Souverainetés que l’apôtre Paul dénonçait comme étant les « dominateurs de ce monde de ténèbres » (Ep 6, 12), et contre lesquels, en tant que chrétiens, nous devons nécessairement batailler. Et si, au contraire, c’étaient les pauvres, par leur faiblesse mais aussi par leur vérité, le nouveau lien ? « Les pauvres unissent le monde et montrent le caractère global des inégalités »[3].
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Les mouvements populaires constituent, en effet, une « périphérie » de la politique. Or, comme le pape François nous l’a enseigné, regarder les choses du monde depuis les périphéries permet de mieux comprendre la réalité[4]. C’est donc à partir de notre propre « périphérisation », en nous situant en bas et dans les marges sociales, politiques et existentielles, que nous pouvons véritablement apprendre quoi faire et comment pour défier les différents « centres » du pouvoir. Le pape Léon, lors d’un discours sur les mouvements populaires[5], a significativement affirmé que les « choses nouvelles » – parmi elles il y a aussi ces mouvements – doivent être regardées depuis les périphéries, là où vivent les pauvres, là où on vit le plus les difficultés et les drames de l’époque, car là, en même temps, l’espérance s’allume davantage et on s’organise ensemble pour résister et promouvoir « poétiquement » le bien commun. Impossible de ne pas s’envoler, avec l’esprit et le cœur, dans ces « ciel nouveau et terre nouvelle » que l’apôtre Pierre considère comme étant la promesse divine d’habiter la justice (2 P 3, 13).
En raison de tout cela, il est légitime de croire que, parfois, ces mouvements des pauvres peuvent être un de ces « signes des temps » sur lesquels le Concile Vatican II a attiré l’attention[6] et dont le pape Paul VI disait qu’« ils peuvent receler les indices – tel est le point qui nous intéresse maintenant – d’un certain rapport avec le “règne de Dieu” »[7]. Donc, il s’agit potentiellement de signes messianiques qu’il faut saisir et interpréter. Ce n’est pas un hasard si le pape Léon, en s’adressant aux mouvements populaires du monde entier, a évoqué leur « importance prophétique ».
Le cardinal Michael Czerny et le père Christian Barone écrivent qu’« un fait émerge comme “signe des temps” lorsqu’il se montre comme étant en mesure de modifier, de façon stable, la mentalité et les comportements des croyants, c’est-à-dire lorsqu’il incite à une prise de conscience collective qui modifie, en l’orientant messianiquement, l’équilibre des rapports humains dans une époque donnée »[8]. En ce sens, nous ne pouvons pas ne pas songer à la manière dont, souvent, les mouvements populaires peuvent être, à tout le moins, des indicateurs messianiques qui s’incarnent en un « nous » : pensons, par exemple, au mouvement pour les droits civils aux États-Unis dans les années 1960 ou aux mouvements actuels pour le « techo, trabajo y tierra »[9], la justice climatique ou l’accueil de l’étranger.
Leur rester étranger, par indifférence, les juger de loin, par idéologie, ou même les contrecarrer, comme s’ils étaient des ennemis – des attitudes qui existent bien en notre temps –, ne devraient pas constituer, alors, des options valides pour les chrétiens. La seule option, exigeante et véritable, de l’Église universelle, nous rappelle Léon, est en effet l’option pour et avec les pauvres, qui forment « le centre de l’Évangile »[10].
Maintenant, comment discerner ces signes des temps qui éclairent un vrai changement ? Le pape François, lors d’une méditation dans la chapelle Sainte-Marthe, a articulé en quatre moments le que faire, dans la liberté qui nous a été donnée par le Christ, devant ce qui peut apparaître comme étant un signe des temps : d’abord, peut-être ce qui est le plus dur pour nous, faire silence, puis observer, donc réfléchir, enfin prier pour avoir la force de changer nous-mêmes en même temps que les temps qui changent[11]. Autrement dit, il s’agit toujours d’un processus de conversion : du monde, assurément, mais en même temps de nous-mêmes. Aussi, ces changements seront-ils d’autant plus incisifs qu’on les aura traversés synodalement, en cheminant ensemble, dans une « mystique du nous »[12], laquelle est intrinsèquement une « mystique populaire »[13] qui vient de la « contemplation du mystère même de la Trinité de Dieu »[14]. Ainsi, tous les événements humains, y compris les conflits et les tensions, viennent à être emportés dans le pèlerinage d’un peuple qui va se constituant pendant qu’il est en mouvement, « en laissant que l’Esprit le transforme »[15].
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Les voiles de la Flottille, pendant ces jours-là, semblaient comme poussées par une question qui, impossible à évacuer, résonnait dans les esprits : jusqu’où doivent arriver l’horreur, la peur et la persécution pour nous apparaître comme étant intolérables ?
Les gémissements des enfants de Gaza et la chasse aux migrants aux États-Unis, la famine scientifiquement infligée au peuple palestinien et le mépris des pauvres dans nos villes, le meurtre et la destruction en tant que seule stratégie dans des dizaines de guerres partout dans le monde et la dévastation de la création pour en faire du profit, l’hégémonie globale d’une « économie qui tue »[16] et la technocratie glaciale en tant que forme dominante du gouvernement, la persécution de ceux qui s’opposent à tout cela et le sang versé par les martyrs : voilà les contours d’un monde corrompu qui, alors même qu’il s’enorgueillit triomphalement de ses lumières et de ses paillettes, œuvre dans et pour les ténèbres. Des contours qui risquent fort de devenir la norme pour une humanité jetée dans un « état d’exception » permanent et on ne peut plus sombre. Mais, comme Walter Benjamin l’a écrit dans ses célèbres Thèses de philosophie de l’histoire[17], vivre en état d’urgence, dans la « tradition des opprimés », n’est que la règle – les pauvres le savent très bien – et le philosophe se demandait quel pouvait être le concept d’histoire qui serait adéquat pour cette « règle » ; à travers l’apôtre Paul, il crut le voir dans l’interruption révolutionnaire qui instaure le « véritable état d’exception ». Pour nous, ce concept-là ne peut qu’être celui dont l’Évangile nous fait don : ni développement linéaire ni éternel retour mais interruption messianique, la fissuration dans le temps historique qu’est Jésus lui-même, le salut qui vient à notre rencontre : aux pauvres la bonne nouvelle, aux prisonniers la libération, aux aveugles la vue et aux opprimés la liberté (Lc 4, 18).
Pour tout cela, le kairòs c’est aujourd’hui, car les chrétiens sont appelés à donner leur témoignage intégral, par les paroles et les œuvres, puisque c’est l’Évangile qui instaure dans la paix le « véritable état d’exception ». C’est aujourd’hui le moment opportun dans lequel résonnent fort l’invitation et l’avertissement que le pape François nous a adressés au début de son service pontifical : « S’il n’est pas révolutionnaire, un chrétien n’est pas chrétien par les temps qui courent ! Il doit être révolutionnaire par la grâce ! »[18].
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Je ne crois pas, malgré les espoirs de certains, que l’extraordinaire mobilisation qui a eu lieu pour Gaza, poursuivie en Italie pendant pas moins de quatre jours, était destinée à devenir un mouvement au sens traditionnel du terme, caractérisé, veux-je dire, par une certaine ampleur et une certaine durée, voire, suivant les souhaits d’autres, qu’il pouvait se muer en une véritable force politique. Les mouvements nés dans les dernières années, parfois comme un embrasement éphémère, sont structurellement différents de ceux auxquels nous étions habitués jusqu’au tout début du XXe siècle et, en particulier ceux des pauvres, dérivent et se développement normalement de ce qu’un sociologie irano-américain définit comme les « pratiques communes de la vie quotidienne« , sans que celles-ci aient nécessairement une orientation idéologique définie[19].
Il me semble que le mouvement pour Gaza a été un mouvement populaire qui s’est développé intensivement, croissant dans les esprits pour se faire action immédiate : telle a été sa force. Cela apparaît assez clairement dans les motifs qui ont poussé les personnes à descendre dans la rue (a scendere in piazza), comme par exemple cette réponse d’une étudiante à la question d’un groupe qui enquêtait au milieu du cortège : « Il s’agit littéralement d’une nécessité, c’est-à-dire l’incarnation d’un sentiment d’indignation qui ne veut pas demeurer tel, qui veut, au contraire, devenir un sentiment, une lutte pour le changement (V., étudiante en physique, 20 ans) »[20]. C’est ce sentiment concret, car il s’incarne et se fait action solidaire, qui restera et fructifiera.
En tant que chrétiens, je crois que nous devrions vraiment faire l’effort de nous interroger sur la façon dont ce mouvement, comme d’autres qui se sont récemment constitués, agissent avec et dans l’Esprit, traversant le « changement d’époque » par des temporalités et des modes qui sont souvent inattendus et inédits. Car il n’y a que l’Amour qui peut légitimer réellement les luttes pour la justice, la fraternité et la paix. Si on ne s’ouvre pas à l’Amour, tout, tôt ou tard, se corrompt et on se perd ; nous l’avons durement appris dans les dernières décennies et, comme disait père Turoldo, plutôt que renoncer aux dons de l’Esprit, « il vaut mieux être perdant que perdu »[21]. D’ailleurs, nous devrions savoir que les concepts eux-mêmes de victoire et de défaite ont été transfigurés par la « logique de la croix » : ce qui, pour le monde, est souvent un échec ou un déshonneur, est, dans l’ordre évangélique, un triomphe de l’Amour et une affirmation du Royaume.
Je pense que le mouvement pour Gaza a été plus qu’un mouvement. Il a été un événement. Un de ces événements qui laissent des traces. La Flottille a créé la possibilité de partager un imaginaire de résistance enraciné dans la concrétude de la souffrance extrême d’un peuple et, ce faisant, pour une fois, il a dépassé ces autres imaginaires tout artificiels que produisent les algorithmes orientés par les patrons des plateformes digitales : il est possible de s’opposer, même dans la pauvreté des moyens, au mal infligé à l’humanité par la réalité du bien. Peut-être alors que ce mouvement lui-même a-t-il été, en tant qu’É-vènement (E/vento) qui a mis en mouvement de grandes masses de personnes poussées par un amour pour l’humanité blessée, un signe des temps qu’il faut interpréter.
Il a été, en tout cas, un rayon de lumière dans la nuit du monde, un sursaut qui a permis à de nombreuses personnes de voir ce qui était en train de se passer, de se laisser toucher profondément et donc de se mouvoir vers, d’intervenir, de descendre dans la rue et d’accompagner, ne fût-ce qu’à travers ses pauvres pas ou dans l’intimité de son propre cœur, ces bateaux qui, pour une fois, traversaient la Méditerranée pour la vie, au lieu de continuer d’en faire un cimetière marin pour nos frères et sœurs migrants.
Ce fut l’apparition, en mer et dans nos rues, d’un « Samaritain collectif » : c’est ainsi que le pape François[22] a appelé ces mouvements qui naissent puisqu’ils ne se dérobent pas face à l’injustice, au cri et aux visages des derniers qui sont crucifiés chaque jour et qui nous renvoient inévitablement au cri et au visage défiguré mais ardent d’amour de « Jésus Abandonné »[23]. C’est bien cela que l’Évangile nous demande aujourd’hui : nous abaisser collectivement sur les souffrances de la chair du monde et en prendre soin, déchirer le manteau cuirassé de l’indifférence et nous organiser dans la charité, espérer ensemble contre toute espérance (sperare insieme contro ogni speranza) et semer la fraternité, persévérer dans la lutte et sans cesse prier. Cheminer, unis dans les différences, vers ce Royaume qui est toujours plus proche de ce que nous sommes peut-être prêts à croire, puisqu’il croît déjà ici et maintenant au travers de chaque geste de compassion et de tendresse accompli pour les « petits »[24].
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Néanmoins, toujours en ces jours-là, il n’était pas facile de comprendre, non pas si des croyants, des chrétiens, des catholiques étaient là, car il est évident qu’il y en avait, mais de quelle manière ces croyants, ces chrétiens et ces catholiques participaient à un tel soulèvement éthique, politique et spirituel.
Les chrétiens participent-ils, en tant que tels, aux mouvements sociaux d’aujourd’hui ? Telle est, en fait, la question que se posait la servante de Dieu Dorothy Day – une des figures inspiratrices du collectif Anastasis – alors qu’elle s’engageait dans les manifestations et les actions de protestation au cours des années Trente du siècle dernier, ce qui lui inspira la création du mouvement Catholic Worker aux États-Unis[25]. Car sa réponse fut que, s’ils n’étaient pas tout à fait absents, les chrétiens étaient néanmoins invisibles et inaudibles.
Certes, au cours des journées pour Gaza – ce constat peut être élargi à d’autres mobilisations – il y a eu, chez nous, de nombreuses prises de position et formes de participations individuelles à la mobilisation. Mais difficilement des groupes plus ou moins organisés de catholiques y ont adhéré en tant que tels. Les différents mouvements ecclésiaux ont vécu à Rome une veillée de prière commune pour Gaza dans une église, sans pour autant, ensuite, descendre dans la rue (andare in piazza), avec tous les autres. Pourtant, le pape François nous a infatigablement exhorté à sortir de nos lieux sûrs et confortables, s’inspirant de ce passage de la Lettre aux Hébreux où les chrétiens sont invités à aller dehors, acceptant même les humiliations, car « nous cherchons la ville qui doit encore venir » (He 13, 13-14).
Nous avons assisté, en contrepartie, à une initiative venant d’en bas qui a rallié l’adhésion de centaines de « prêtres contre le génocide » ayant recueilli leur prière, à Rome, pour ensuite traverser la ville le jour de la plus grande manifestation en solidarité avec les morts et les survivants de Gaza. Une initiative qui est née d’en bas et y est demeurée, comme il se doit d’un certain point de vue.
D’où le questionnement suivant : dans ce contexte mondial de guerres et d’exploitation, de violences odieuses et de menaces, d’injustices et d’abus, d’idolâtries et de pseudo-messies, le christianisme peut-il être quelque chose d’évident, d’innocent, de confortable, de timide, un christianisme des petites voix modérées ? Ou alors doit-il ramer à contre-courant – contre ce monde – quitte à apparaître comme des « idiots », si nécessaire, pour détruire les structures d’injustice, ainsi que le pape Léon nous invite à le faire dans sa magnifique exhortation Dilexi te[26], élevant la voix en Christ et choisissant toujours le parti du faible, de l’offensé, du pauvre, de l’exclu, du massacré ?
Pour l’Évangile, pas de doute possible : nous devons être des idiots et des faibles. « Alors que les Juifs réclament des signes miraculeux, et que les Grecs recherchent une sagesse, nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes. Mais pour ceux que Dieu appelle, qu’ils soient Juifs ou Grecs, ce Messie, ce Christ, est puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes » (1 Cor 1, 22-25).
Dans ce contexte de mobilisation et en rapport étroit avec l’« urgence évangélique » à laquelle nous appelle le collectif Anastasis, j’ai été donc très frappé par la réflexion/lettre/débordement publiée le 3 octobre par les deux responsables jeunesse de l’Action Catholique, Emanuela Gitto et Lorenzo Zardi, sous le titre de « La route possible, entre rue et prière » (La strada possibile, tra piazza e preghiera)[27].
Voici leurs mots :
« Ce matin, alors qu’on se confrontait comme tous les jours, un véritable malaise nous a assailli. Le malaise vient d’un silence qui commence à nous fatiguer, un silence qui concerne la capacité de notre foi à nous interpeller dans l’action : contemplation et action peuvent-ils aller de pair ? Arrive-t-on à percevoir simultanément l’urgence d’habiter les rues (le piazze) et de nous arrêter pour prier pour la paix ? Croyons-nous qu’il s’agit là de questions urgentes qu’il faut prendre au sérieux ? On nous demande si nous arrivons à proposer d’habiter les rues (le piazze) et de vivre la prière comme des “instruments de citoyenneté” ».
Eux aussi, donc, ressentent un grand malaise, qui vient de la difficulté à identifier le rôle des chrétiens dans les orages de l’époque. Mais, en même temps, s’élève en eux l’exigence d’agir et de trouver un sens, la même urgence qui anime le collectif français Anastasis. L’Évangile contient une force révolutionnaire débordante, une puissance qui pousse les corps à se compromettre et qui fait déborder les affectes et les intelligences, qui défie les conformismes et détruit les identités idéologiques, unifiant, non pas séparant, la prière et l’engagement, les services à l’égard des pauvres et la protestation contre l’injustice ou, selon la formulation de nos amis français qui font allusion à la double traduction du mot grec anastasis, résurrection et insurrection, c’est-à-dire alliant deux formes d’interruption – historique et métahistorique, spirituelle et politique – à travers laquelle saisir, à l’intérieur de nous-mêmes, avec les autres et avec l’Autre, la joie de la libération.
Toujours en France, suivant la même inquiétude, est né dans les dernières années le collectif écologiste d’inspiration chrétienne Lutte et Contemplation, appelé en 2023 à présenter au Vatican l’exhortation Laudate Deum et qui, au moment où j’écris, est en train se mobiliser par « une action joyeuse et non violente » contre une extrême droite guidée par des entrepreneurs et des politiciens millionnaires et qui tente d’instrumentaliser le christianisme en l’asservissant à un projet nationaliste, raciste et populiste[28]. Cela montre bien que l’exigence/urgence de conjuguer la dimension de la lutte à celle de la contemplation est ressentie par beaucoup de personnes et que certains essaient depuis longtemps d’en faire une praxis ordinaire.
Mais ce qui m’a amené à lier les questions des deux jeunes de l’Action Catholique à la proposition d’Anastasis est un certain « style » de l’action du collectif français dans les mouvements sociaux, qui pourrait constituer, même si partiellement et indirectement, une réponse à ces questionnements-là. Au long des pages du Manifeste « Urgenza evangelica », ce style est illustré, par exemple, par un geste qu’ils ont posé il a deux ans, à l’occasion d’une grande manifestation du mouvement français contre la réforme des retraites, le jour du Jeudi Saint, le jour du Triduum pascal lors duquel, traditionnellement, dans nos églises, on célèbre le rite du lavement des pieds. Nos auteurs ont eu une idée qui me paraît très belle, je dirais même lumineuse : participer à la manifestation à travers un point de ravitaillement, où tout un chacun pouvait s’arrêter pour boire un café, échanger un mot, peut-être même prier ensemble, tandis que les membres du collectif proposaient de « cirer les chaussures des manifestants comme le Christ a lavé les pieds de ses disciples ». Oui, « contemplation et action peuvent aller de pair » : si nous croyons et nous nous confions à l’Esprit.
Ce serait beau, donc, et important, je crois, de créer des possibilités de rencontre entre l’expérience d’Anastasis, qui s’étale maintenant sur plusieurs années, et les questions que beaucoup de chrétiens se posent dans notre pays, en Italie. La publication de ce Manifeste pourrait être une bonne occasion pour discuter, avec eux et peut-être avec d’autres groupes actifs en Europe[29], les différents points dont il traite : le capitalisme dévastateur, le tournant fascisant du christianisme qui s’impose ici et là, l’ouverture d’une réflexion collective sur une nouvelle théologie politique, la lutte pour une foi sans frontières. Dialoguer et bâtir un réseau pour penser, œuvrer et prier ensemble au sein des mouvements.
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Je pense qu’aujourd’hui, face aux urgences du monde et de notre foi, aux exigences des périphéries et au cheminement des mouvements populaires, il nous faut une sorte de « catholicisme insurrectionnel » (cattolicesimo insorgente)[30] et une « théologie des mouvements » inédite. Les théologies de la libération et du peuple venant du continent sudaméricain[31] ont indiqué des voies précieuses pour parcourir ce chemin, de même que, dans notre continent, la « nouvelle théologie politique » élaborée par J.B. Metz[32] ou, plus récemment, l’« ontologie trinitaire » proposée par Piero Coda et son équipe[33].
À y voir de plus près, un christianisme insurrectionnel avait déjà été évoqué par l’un des grands théologiens du XXe siècle, Hans Urs von Balthasar, pour la simple et bonne raison que le christianisme est révolutionnaire, le message de Jésus subversif, sa mémoire « dangereuse » et l’Évangile le comment agapique de la libération intégrale.
Lors d’une homélie radiophonique, Balthasar prêchait avec les mots que voici :
« Le chrétien – et avec lui tout homme qui espère sincèrement – résiste et traverse le manque de sens du monde sans se laisser décourager. Il construit des cellules, des îles de conspiration, d’insurrection : les trames d’espérance dans le royaume du ténébreux maître du monde (padrone del mondo). Le christianisme fut conçu dès le début comme une révolution totale, éminemment dangereuse. Autrement pourquoi aurait-il été autant persécuté ? Révolution du sens contre le non-sens de la mort (l’insensatezza del morire), qui jette son ombre d’absurdité sur tout ce qui vit ; révolution de la résurrection contre la corruption définitive ; révolution de l’absoluité de l’amour contre toute résignation du cœur. Tout dépend de la force de la foi, de l’espérance et de l’amour. »[34]
Difficile de s’exprimer mieux que cela.
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Un des membres d’Anastasis, Foucauld Giuliani, a récemment publié un article dans lequel il indique une voie possible pour mêler la rue (la piazza) et la prière, la lutte et la contemplation, l’engagement dans les mouvements sociaux et l’urgence évangélique, la fidélité à l’Église et la participation aux insurrections des pauvres, l’amour inconditionnel et la sainte indignation, l’humilité et la parrhésie :
« Une voie s’ouvre à nous : participer aux élans révolutionnaires de notre temps en se gardant de céder aux tentations dangereuses toujours propres à de tels mouvements (illusion de pureté, essentialisation de l’ennemi, violence mimétique, dogmatisme idéologique…). Parviendrons-nous à une telle hauteur ? Si nous comptons sur nos seules forces pour y parvenir, la réponse est non. La part chrétienne en nous se doit de destituer la part humainement révolutionnaire, la part révolutionnaire exige d’être orientée évangéliquement, sinon que vaudra-t-elle ?
Paradoxes chrétiens : la plus grande hauteur s’atteint par la voie de la plus franche humilité, l’action la plus transformatrice émane de la prière la plus intime, l’ambition légitime d’étendre le règne de la communion aux frontières du monde commence par l’acte de s’agenouiller aux pieds de la croix. »[35]
On peut avoir l’impression que cette voie est difficilement praticable. Pourtant, à travers la prière, en mettant toujours le Christ au centre, avec les pauvres, nous pouvons vraiment transformer notre forme de vie dans le sens indiqué par Foucauld, même si elle apparaît comme une forme de vie paradoxale. Parmi les nombreux paradoxes chrétiens, enracinés dans l’Évangile, il y a aussi l’art de vivre joyeusement ce qui, pour le monde, relève de l’illogique ou de la folie – pensons à la manière dont est décrite la forme de vie chrétienne dans la Lettre à Diognète : « ils obéissent aux lois établies, et par leur vie ils dépassent les lois » – ou se révèle également dans l’harmonisation de polarités qui apparaissent, aux yeux du monde, comme inconciliables. Le pape Léon, lors d’une audience jubilaire, a rappelé à juste titre Nicolas de Cues, le cardinal philosophe qui nous a appris que faire l’unité consiste à « faire de l’espace, tenir ensemble les opposés, espérer ce qui ne se voit pas encore »[36].
En même temps, il faut avoir à l’esprit que, comme nous l’a souvent répété le pape François, on ne peut et on ne devrait pas éviter les conflits qui ponctuent la vie, une tentation très présente même parmi les chrétiens. François, au contraire, disait qu’une société totalement pacifiée est une société morte, mais qu’on peut dépasser le conflit seulement ensemble et par le haut (solamente insieme e da sopra)[37]. Autrement le risque est de tomber lourdement dans la mondanité la plus sombre.
Là, où ce dessus uni par la grâce à ceux qui sont ensemble et dessous (Lì, dove quel sopra coniugato per la grazia a coloro che stanno insieme e in basso), il y a un feu qui brûle, celui de l’insurrection de la charité, lorsque l’Amour souffle avec sa puissance de libération dans les cœurs des hommes et des femmes qui, aujourd’hui, avec et en Jésus, coopèrent pour construire le Royaume qui vient. En partant des périphéries : « Il a renversé les puissants de leur trône, il a élevé les humbles ».
Marcello Tarì
Fête de la Toussaint, Rome, 1 novembre 2025.
[1] Léon XIV, Message vidéo du pape Léon XIV à l’occasion de la présentation de la candidature du projet « Gesti dell’accoglienza » (gestes de l’hospitalité) à la liste du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco, 12 septembre 2025.
[2] « Les institutions politiques et religieuses ont montré leur échec. Qu’elles soient multilatérales, nationales mais aussi nos propres institutions religieuses, toutes ont échoué. Mais j’ai remarqué la vitalité des institutions civiles : organisations, mouvements, volontariat, chrétiens, juifs, musulmans, israéliens, palestiniens ». Ce sont les mots prononcés par le cardinal Pizzaballa pendant la rencontre organisée par la Communauté de Saint’Egidio « Oser la paix » (26-28 octobre 2025), reportées dans un article de l’agence SIR le 10 octobre 2025.
[3] Sergio Massironi, Sulle tracce di Dio. Viaggio ai margini del mondo, Castelvecchi, Roma, 2023, p. 41.
[4] Le pape François a répété, à plusieurs reprises, tant à l’oral que par écrit, cet enseignement sur les périphéries, par exemple lors d’un discours adressé aux Mouvements Populaires. Cf. Gli incontri mondiali dei Movimenti Popolari e il nostro pensiero sociale. 10 anni di IMMP, LEV-Dicastero per il Servizio dello Sviluppo Umano Integrale, Roma 2024, p. 45. Il existe donc, aujourd’hui, tout un mouvement intellectuel, et aussi pastoral bien évidemment, qui essaie de l’approfondir. Pour un passionnant voyage dans les périphéries sociales et existentielles du monde, voir le susmentionné S.Massironi, Sulle tracce di Dio, op.cit. Je me permets de renvoyer aussi à mon essai Una mistica delle periferie, dans Piero Coda et Raul Buffo (éd.), I primi sono/saranno gli ultimi, Città Nuova, Roma 2025, Nono volume del Dizionario Dinamico di Ontologia Trinitaria, p. 147-158.
[5] Discours du saint Père Léon XIV aux participants à la rencontre des Mouvements Populaires, 23 octobre 2025.
[6] Gaudium et spes, 1965, § 4, 11, 44.
[7] Paul VI, Audience Générale, 16 avril 1969.
[8] Cardinal Michael Czerny et Christian Barone, Fraternità segno dei tempi. Il magistero sociale di Papa Francesco, LEV, Città del Vaticano 2021, p. 76.
[9] Ce sont les trois « T » du projet social du pape François : maison, travail et terre ; des revendications qui sont traditionnellement défendues par les mouvements populaires sudaméricains tout en ayant, en effet, une résonance globale.
[10] Discours du saint Père Léon XIV aux participants à la Rencontre des Mouvements Populaires.
[11] Pape François, Les temps changent, Méditation matinale en la Chapelle de la Maison Sainte-Marthe, 23 octobre 2015.
[12] Pape François, Veritatis gaudium, 2018, § 4 a.
[13] Pape François, Evangelii gaudium, 2013, § 124
[14] Pape François, Lectio divina, 26 mars 2019.
[15] Pape Léon XIV, homélie du 26 octobre 2025, Jubilé des équipes synodales et des organes de participation.
[16] Pape François, Evangelii gaudium, § 53.
[17] Tesi VIII, in Walter Benjamin, Angelus novus. Saggi e frammenti, Einaudi, Torino 1995, p. 79.
[18] Discours du saint Père François aux participants au Colloque ecclésial des diocèses de Rome, 17 juin 2013.
[19] Asef Bayat, Life as Politics: How Ordinary People Change the Middle East, Amsterdam University Press, Amsterdam 2010, p. 15. Pour « lire » ces mouvements, il est donc très utile de se référer à l’étude de Michel de Certeau, L’invention du quotidien 1, Gallimard, Paris, 1990.
[20] A. Bressi, G. Legari, D. Meloni, “Voci dalle mobilitazioni per la Palestina. Un’inchiesta tra le giovani generazioni in piazza”, https://www.machina-deriveapprodi.com/post/voci-dalle-mobilitazioni-per-la-palestina.
[21] David Maria Turoldo, La mia vita per gli amici. Vocazione e resistenza, Bompiani, Milano 2012, p. 53.
[22] Pape François, Les rencontres mondiales des Mouvements Populaires et notre pensée sociale, op. cit., p. 43.
[23] « Il se peut que la force critique, subversive et libératrice de ce que J.B. Metz a défini comme la « memoria passionis » ne continue d’exister que dans la théologie issue du partage du cri de douleur des peuples emprisonnés dans le « revers de l’histoire », expression utilisée pour nommer l’autre visage, fait de misère, d’injustice et de souffrance, qui concerne un nombre croissant de personnes, groupes sociaux, populations entières, face à l’opulence rassasiée et déseéspeérée d’une minorité de l’humanité. C’est ainsi qu’on a pu parler d’un “pueblo crucificado” à l’instar de I. Ellecurìa et J. Sobrino ». Cf. Piero Coda, dans Gérard Rossé e Piero Coda (éd.), Il Grido d’abbandono. Scrittura, mistica, teologia, Città Nuova- Istituto Universitario Sophia, Roma 2020, p. 281-282.
[24] Je dois au bibliste Lorenzo Gasparri, que je remercie ici, cette image concrète du Royaume.
[25] Cf. Dorothy Day, Ho trovato Dio attraverso i suoi poveri, Prefazione di Papa Francesco, LEV, Roma 2023 ; une biographie, belle et rigoureuse, a été écrite par Giulia Galeotti : «Siamo una rivoluzione!». Vita di Dorothy Day, Jaca Book, Milano 2023.
[26] Pape Léon XIV, Dilexi te, 2025, § 97.
[27] https://azionecattolica.it/la-strada-possibile-tra-piazza-e-preghiera/.
[28] https://lutte-et-contemplation.org/la-messe-nest-pas-dite/.
[29] Je pense, par exemple, aux camarades du groupe de l’Institut für Theologie und Politik, basé à Münster, en Allemagne, et à leur travail théorique radical ainsi qu’à leur apostolat aux côtés des réfugiés et des migrants dans les églises-réfuges (Kirchenasyl). Voir leur site : https://www.itpol.de/.
[30] Invité par eux, j’ai écrit à propos de ce thème sur le site d’un groupe de jeunes catholiques américains et anglais actifs dans les mouvements sociaux qui essayent de créer un mouvement pour un « nouveau personnalisme ». Cf. Marcello Tarì, Plea for an Insurgent Catholicism, https://www.newpersonalism.net/plea-for-an-insurgent-catholicism/.
[31] Il faudrait mentionner de nombreux auteurs de la théologie de la libération. Rappelons ici Gustavo Gutiérrez, Jon Sobrino et Leonardo Boff. Pour une vue d’ensemble sur la théologie du peuple, voir Carlos Scannone, La teologia del popolo. Radici teologiche di papa Francesco, Queriniana, Brescia 2019.
[32] Johann Baptist Metz, Sul concetto della nuova teologia politica 1967-1997, Queriniana, Brescia 1998.
[33] Piero Coda et alii, Manifesto, Città Nuova, Roma 2021, Primo volume del Dizionario Dinamico di Ontologia Trinitaria.
[34] Hans Urs von Balthasar, “Tu coroni l’anno con la tua grazia”, Jaca Book, Milano 1992, p. 74.
[35] Foucauld Giuliani, « Situation pré-révolutionnaire, urgence théologico-politique, exigence évangélique », https://collectif-anastasis.org/2025/10/17/situation-pre-revolutionnaire-urgence-theologico-politique-exigence-evangelique/.
[36] Catéchèse du pape Léon XIV, Audience jubilaire du 25 octobre 2025.
[37] Pape François à la rencontre « Arena di Pace » – « Giustizia e Pace si baceranno », Vérone, 18 mai 2024.