Depuis plus de deux ans, notre collectif s’est engagé pour dénoncer le génocide en cours en Palestine et pour affirmer l’égale dignité des vies humaines quelles qu’elles soient. Adopter cette position depuis notre situation de chrétiens occidentaux se justifie à plusieurs titres. Tout d’abord, de nombreux discours présentent à tort l’État d’Israël comme le bouclier des minorités chrétiennes face à une majorité musulmane jugée intrinsèquement violente. Cette perspective biaisée, influencée par la théorie du choc des civilisations, n’est pas seulement fausse ; elle est porteuse d’intérêts impérialistes et racistes. Ensuite, notre engagement naît pour partie de l’écoute d’organisations chrétiennes palestiniennes qui interpellent les chrétiens occidentaux, regrettant l’insuffisance des réactions de leurs Églises. On peut ainsi lire, dans un texte de novembre 2025 publié par Kairos Palestine (mouvement œcuménique chrétien palestinien, né en 2009) : « Les chrétiens palestiniens que nous sommes sont profondément choqués par les positions de nombreuses Églises qui soit ont adopté le récit du colonisateur, soit ont gardé le silence face au génocide de notre peuple. » Une dernière raison qui justifie d’appréhender les choses depuis notre ancrage chrétien français est l’existence d’une longue et riche tradition de théologie de la libération palestinienne, bien symbolisée de nos jours par le pasteur de l’église luthérienne de Ramallah, Munther Isaac et par une génération de jeunes théologiennes et théologiens[1]. Cette théologie raconte une expérience de l’oppression sans renoncer à l’espérance en un Dieu de justice et d’amour. Elle offre de précieux outils de compréhension et d’action et s’adresse à tous, par-delà les différences de nationalités, de cultures ou de religions. Notre responsabilité de chrétiens occidentaux est de la recevoir et de la faire connaître des milieux qui sont les nôtres.
À l’occasion de la fête de Noël, quelques membres d’Anastasis ont voulu se rendre en Palestine, à Bethléem et à Jérusalem, dans une démarche de prière mais aussi de solidarité et de rencontre.
Bethléem est le lieu de l’incarnation du Christ. Nouveau-né menacé, messie paradoxal, Jésus défie les pouvoirs et « renverse les puissants de leurs trônes » (Lc 1, 52) sans pour autant utiliser leurs méthodes et leurs armes. Sa manière de vivre suffit à désacraliser leur règne et à délégitimer leur pouvoir. Nous en prenons pleinement conscience lorsque nous entendons Y. souligner que la non-violence est, à ses yeux, autant un choix moral qu’un acte de foi : « Les voies du royaume de Dieu ne sont pas les outils du pouvoir d’État. » L’incarnation du Christ n’est pas d’abord un dogme théologique ou un événement historique mais un processus toujours inachevé de renaissance et de conversion. Cette tentative d’incarner le Christ dans sa propre existence se fait également sentir chez W., une religieuse qui vit à Bethléem depuis quinze ans. À la colère que le spectacle de l’injustice disperse en son cœur, elle oppose une identification à l’opprimé. À ce dernier, elle adresse une prière qui sonne comme une promesse de fidélité : « Tu étais dans la détresse et je suis restée avec toi. »
Jérusalem est le lieu de la crucifixion du Christ. Quel sens aurait un pèlerinage qui ne se rendrait pas attentif aux souffrances des personnes qui vivent aux alentours ? Trop souvent, hélas, les pèlerins chrétiens cheminent en Terre sainte sans s’apercevoir qu’au milieu du chemin qu’ils empruntent se trouvent des corps brisés. Ces corps ne sont pas le résultat de quelques malheureux accidents mais le produit d’une oppression systémique, organisée, étatisée. Il y a, à l’évidence, un lien entre la focalisation exclusive sur les lieux saints et la tendance si fréquente à ignorer ou à normaliser le contexte d’injustice et de violence dans lequel ils existent. La religion détourne alors de la réalité plutôt que d’en faire saisir toutes les aspérités. Marcher vers les lieux saints, s’abreuver à leur source ne peut pourtant avoir de sens que si cela s’accompagne d’un aiguisement de notre lucidité, de notre sensibilité et de notre désir de sanctification. Deux membres de Sabeel (centre œcuménique de théologie de la libération, fondé en 1989) nous font découvrir Jérusalem. Le parcours est conçu comme un chemin de croix tout au long duquel nous faisons mémoire du cortège d’exactions, de déplacements et de démolitions subis par les Palestiniens.
Cette terre est le lieu de la résurrection du Christ, de sa victoire contre la mort. Au fil du pèlerinage, nous mettons notre foi à l’épreuve de la réalité historique, essayant d’ajuster notre prière à l’étendue de l’abîme qui s’ouvre sous nos pas. Dans de nombreux témoignages reçus se mêlent les récits des injustices subies et les signes de l’espérance maintenue. Israélien, Y. travaille au sein de l’ONG B’Tselem (centre israélien d’information pour les droits de l’homme en Cisjordanie et à Gaza, lancé en 1989). Il nous raconte ce qu’il appelle sa « libération » ou son « glissement vers la réalité » : éduqué dans la peur des Palestiniens et dans la certitude du bon droit de l’État d’Israël à les déposséder de leurs terres, il acquiert progressivement la conscience des profondes injustices qui leur sont faites. Il se rend en Cisjordanie, documentant les violations des droits de l’homme qui y sont commises. « Les Juifs israéliens non sionistes sont dans une situation très difficile. Il y a non seulement le risque de la rupture familiale mais aussi l’épreuve de la crise d’identité. Dans mon cœur, le conflit est fini ; j’apprends l’arabe et j’ai des amis palestiniens ; j’ai compris qu’on était des colons ; je lutte pour que cela cesse et pour qu’on puisse un jour vivre tous ensemble en paix et dans l’égalité. » En l’écoutant, un extrait de la lettre de Kairos Palestine de novembre 2025 revient en esprit : « Nous appelons les Églises à se tenir aux côtés des voix prophétiques juives qui appellent à la justice et à la vérité, et à amplifier celles-ci. » Y. témoigne que les délimitations des deux camps en présence ne sont ni religieuses, ni même nationales, mais spirituelles et morales : le camp de la mort fait face au camp de la vie.
Dans l’Évangile (Mt 2, 12), on lit qu’après la naissance du Christ les mages venus l’honorer furent avertis en songe de ne pas retourner chez le roi Hérode, lequel projetait de leur soutirer l’information du lieu de naissance de Jésus afin de le faire assassiner. Hérode craignait en effet que cet enfant n’annihile son pouvoir royal. Alors, nous dit la Bible, les mages « regagnèrent leur pays par un autre chemin », faisant acte de désobéissance civil. Leur pèlerinage vers le Seigneur, témoin de l’amour de Dieu pour l’humanité et signe de la vocation de l’humanité à la communion, les avait transformés. Puissent les chrétiens qui pèlerinent en Terre sainte se rendre attentifs aux personnes qui y vivent et nous révèlent chaque jour l’incarnation, la passion et la résurrection du Christ.
[1] On pense par exemple à cet ouvrage collectif récemment paru : The Cross and the Olive Tree: Cultivating Palestinian Theology amid Gaza, Dir. John and Samuel Munayer, Orbis, 2025s