Chronique de théologie politique critique #1
Les larmes ont coulé pour les bijoux des empereurs, comme si c’était l’âme de la France qu’on volait, et pour l’incarcération d’un ancien président, d’ailleurs assez admiratif du premier des deux empereurs, comme si c’était le corps même de la France qu’on enfermait. Dans les deux cas, on suppose qu’il y a dans le domaine politique des choses « sacrées », c’est à dire intouchables, ce qui intéresse ceux qui admettent qu’une des clés de lecture de l’époque est théologico-politique. On pourrait se dire en effet que l’analyse théologie-politique devrait être abandonnée pour une pure critique des conditions matérielles d’existence ou pour une pure défense inconditionnelle des droits, mais une telle réduction ne suffit pas quand ressortent les mythologies pré-capitalistes et pré-libérales.
Le sacré des bijoux viendrait qu’ils ont appartenu aux épouses de deux empereurs français. Plus que de simples assemblages de pierres et de métaux précieux, il faudrait y voir un symbole de la continuité du pouvoir, une incarnation du corps politique. Or ici comme ailleurs, le sacré rend sourd. On pourrait faire en effet une autre lecture de ces bijoux, en disant, du moins pour ce qui concerne le collier et les boucles d’oreilles de Marie-Louis d’Autriche, qu’ils sont ceux d’une femme mariée de force à 18 ans à un quarantenaire sanguinaire qu’elle haïssait et considérait comme le diable – ce qu’on appelle un viol. Parlant de Napoléon et suite à leurs premiers rapports sexuels, elle écrit à son père : « il a quelque chose de très prenant et de très empressé à quoi il est impossible de résister… ». Les points de suspension sont d’elle. On pourrait dire encore que ces bijoux sont issus du pillage des terres colonisées d’Afrique et d’Amérique du Sud et des massacres qui y sont liés. On aurait pu, donc, depuis longtemps, pétris de honte, vendre ces objets, symbole de la culture du viol et du colonialisme, mais on jette sur eux une sorte de voile sacré, comme si leur vénération était garante de l’unité nationale. Nous vivons dans un ordre symbolique qui préfère laisser mourir des milliers de malades et de vieux à petit feu plutôt que de vendre à bon prix des breloques de dictateurs.
Le caractère sacré du corps de Sarkozy s’est manifesté dans l’incapacité à faire entendre les faits pour lesquels il était condamné. Malgré les centaines de pages de jugement encore ce qui est frappant est qu’on a beau énoncer des faits, comme le fait inlassablement Fabrice Arfi, les soutiens de Sarkozy, même les moins sarkozistes, ont peut-être des oreilles mais ils n’entendent pas. Il y a là un phénomène qui dépasse la raison, aucune démonstration ne pourra rien y faire. Ce n’était pas seulement une admiration irrationnelle, ce qui déjà serait problématique, mais la conviction que de soumettre un chef à la loi commune serait une profanation puisqu’en lui habite ce qui fonde toute loi, le corps mystique de la souveraineté. Le caractère sacré du corps de Sarkozy est une lointaine réminiscence de la théologie politique des « deux corps du roi ». Face à cela, on balance entre le souci d’égalité devant la loi, qui implique que même un ancien président de la République doive subir la fouille intégrale, et les connaissances du milieu carcérale qui démontrent sa nocivité tant pour les individus qui s’y trouvent que pour la société tout entière.
Mais on pourrait s’en tenir à ce point : pour un chrétien il n’y a rien de choquant à ce qu’un ex-président corrompu aille en prison, si ce n’est l’existence de la prison, ni à ce que l’on vende les bijoux d’empereurs, car il n’y a plus rien de sacré depuis que le Christ est mort sur la Croix. Qu’est-ce qui peut encore se prétendre sacré quand Dieu lui-même s’est vidé de sa substance en devenant homme, en mourant sur une Croix et en se donnant à manger à l’humanité tout entière ? Il n’y a pas de corps souverain intouchable si Dieu lui-même s’est incarné, sacrifié et offert en nourriture.
Le Christ nous invite à profaner les idoles pour trouver la sainteté. C’est pourquoi le chrétien, quand il s’intéresse à la politique, ne cherche pas à vénérer mais à briser l’économie du sacré selon laquelle le corps d’un tout petit nombre de puissants (et leurs parures) compte plus que les millions de vies qu’ils massacrent.
Tel est le caractère le plus profondément démocratique du christianisme, de la Croix à la communion par l’ingestion de la chair et du sang du Seigneur : profaner toutes les idoles, y compris celle que l’on fait de Dieu – donc à plus forte raison celle que l’on fait d’éphémères souverains.
Paul
Image: sacre de Napoléon par lui-même, Jacques-Louis David, musée du Louvre