Sufjan Stevens et la sensualité du christianisme

Image : Joe Lencioni/Wikimedia Commons

J’ai souvent entendu dire qu’il y avait dans le christianisme une haine du corps. Or, dans ma petite expérience de converti, le corps joue un rôle primordial, comme instrument de prière et lieu de rencontre avec Dieu. La lente chorégraphie des signes de croix et des génuflexions à la messe, les inclinaisons lors des offices monastiques sont devenues pour moi un rythme structurant et essentiel, comme les battements du cœur. Le contact des grains de mon chapelet me réconforte de la présence maternelle de Marie, la médaille de saint Benoît à mon cou me protège. Par-dessus tout, le flot des larmes qui jaillit parfois de mes yeux au cours de l’Eucharistie, ma seule expérience des pleurs de joie, est mon lien le plus intime avec mon Seigneur. Bref, ma vie de foi relève du registre sensible, corporel, bien plus que du registre intellectuel.

Le christianisme m’est ainsi toujours apparu assez facilement comme la religion de l’incarnation. L’Évangile commence dans la chair – celle d’un enfant né dans une étable – et se termine dans la chair – celle meurtrie par des clous sur une croix puis celle, glorieuse, du ressuscité, qui a gardé ses cicatrices par-delà la mort. C’est d’ailleurs pour cette raison que le christianisme primitif a combattu les courants gnostiques pour lesquels le corps était la prison de l’âme. Pour nous, chrétiens, la chair est élevée, magnifiée par l’esprit ; elle ne l’enferme pas.

Corps priant et corps désirant

Pourtant, en tant que chrétien queer, en rupture avec la norme sexuelle sociale et religieuse, j’ai souvent eu le sentiment étrange d’une dissociation, d’une division entre mon corps priant et mon corps désirant, au sens charnel, puisque celui-ci, à en croire le Catéchisme de l’Église catholique, serait souillé par des actes « intrinsèquement désordonnés », fermés au dessein naturel de Dieu pour ses créatures. C’est comme si ce corps désirant, traversé par l‘éros, ne pouvait être touché par Dieu, ou pire, devait être recouvert d’un voile pudique pour le cacher à Son regard. Il me semble qu’il y a dans cette dissociation quelque chose de diabolique – au sens de la division – et d’antichrétien, puisque le Christ a aboli toute distinction entre le pur et l’impur : seul un cœur peut être pur ou impur.

Dans une interview récente, le chanteur Sufjan Stevens confie ceci : « J’ai toujours ressenti une relation très intime et sensuelle avec Dieu. Les sacrements le sont. C’est une interaction physique avec Dieu. On mange littéralement la chair du Christ et on boit son sang pendant l’Eucharistie. Difficile de faire plus érotique. » Ces mots ont immédiatement résonné en moi. Et si c’était par là, du côté de la sensualité du christianisme, qu’il fallait chercher une possible réconciliation du corps priant et du corps désirant ? La thématique queer et chrétienne est subtilement omniprésente dans l’univers très sensuel de Sufjan Stevens, à tel point qu’une page Facebook, aujourd’hui disparue, s’est appelée « Is this Sufjan Stevens song gay or just about God? » (« Cette chanson de Sufjan Stevens est-elle gay ou juste à propos de Dieu ? »)

Jean, le bien-aimé

Ma chanson préférée de Sufjan Stevens, John My Beloved, illustre plus que toute autre la délicieuse ambiguïté que l’artiste laisse flotter dans son œuvre entre amour charnel et amour divin – éros et agapè. Rien que le titre se réfère sans l’ombre d’un doute au « disciple que Jésus aimait » ou au « disciple bien-aimé » (« beloved ») qui figure dans l’Évangile de Jean, et que la Tradition a assimilé à l’apôtre éponyme. Ce même disciple qui, lors de la Cène – juste après le lavement des pieds –, « couché sur le sein de Jésus » (Jn 13,23), lui demande qui va le trahir. C’est ce disciple aussi qui, le premier, reconnaîtra Jésus au lac de Tibériade après la Résurrection.

Image : Giotto di Bondone, La dernière Cène

Dans la chanson de Sufjan Stevens, Jean devient l’objet de son désir sensuel : « I’m holding my breath / My tongue on your chest / What can be said of my heart? / If history speaks, the kiss on my cheek / Where there remains but a mark » (« Je retiens mon souffle / Ma langue sur ta poitrine / Que peut-on dire de mon cœur ? / Si l’histoire parle, le baiser sur ma joue / Où il ne reste qu’une marque »). Il est aussi comparé à un ange : « Go follow your gem, your white feathered friend / Icarus point to the sun » (« Va suivre ton joyau, ton ami à plumes blanches / Icare, pointe vers le soleil »).

Cœur brûlant

Mais plus loin, c’est au Christ que des mots de détresse sont adressés, comme une demande de proximité physique et protectrice, sans que l’on sache si c’est Jean ou Sufjan Stevens qui s’exprime : « Jesus I need you, be near me, come shield me / From fossils that fall on my head » (« Jésus j’ai besoin de toi, sois près de moi, protège-moi / Des fossiles qui tombent sur ma tête »). On y retrouve en quelque sorte la promiscuité inquiète du « disciple bien-aimé » avec le Christ lors de la Cène.

Dans un autre titre, Will Anybody Ever Love Me?, on entend comme une prière de pénitence formulée dans des termes d’un érotisme évident : « Take my suffering as I take my vow / Wash me, anoint me with that golden blade / Tie me to the final wooden stake / Burn my body, celebrate the afterglow / Wash away the summer sins I made » (« Prends ma souffrance tandis que je fais mon vœu / Lave-moi maintenant, oins-moi de cette lame dorée / Attache-moi au dernier poteau en bois / Brûle-moi, célèbre les dernières lueurs / Lave les péchés d’été que j’ai commis »). Il en faut peu pour entendre des échos de la prière au Sacré-Cœur de Jésus de sainte Marguerite-Marie Alacoque (« Ô feu divin, ô flammes toutes pures du Cœur de mon unique amour Jésus, brûlez-moi sans pitié, consommez-moi sans résistance ! »), surtout que Sufjan Stevens répète « mon cœur brûlant » dans sa chanson.

Mystique charnelle

Ces échos ne sont pas anodins : le registre qu’emploie Sufjan Stevens évoque celui qu’ont employé de nombreux mystiques – nombreuses surtout, à vrai dire – pour exprimer leur désir de Dieu dans un vocabulaire très sensuel, voire érotique. C’est ainsi que le déroutant Cantique des cantiques, où il est question de « baisers » (Ct 1,2), de la « vigne » du sexe féminin (Ct 1,6), du « fruit » du bien-aimé qui est « doux » au « palais » de la Sulamite (Ct 2,3) et de bien d’autres choses, où l’amour réciproque semble se suffire à lui-même – « Mon bien-aimé est à moi, et moi, je suis à lui » (Ct 2,16) –, sans finalité explicite de mariage ni de procréation, qui n’a d’ailleurs pu devenir canonique qu’au prix d’une interprétation allégorique – la Sulamite symbolisant le peuple d’Israël, l’Église ou les croyants, et le bien-aimé représentant Dieu –, a inspiré les plus grands mystiques, aussi bien saint Bernard de Clairvaux que sainte Thérèse d’Avila.

Dans une vision célèbre, qui est certainement l’un des récits les plus érotiques de l’histoire du christianisme, la réformatrice du Carmel raconte une transverbération extatique : « Un jour m’apparut un ange d’une beauté au-delà de toute mesure. Je vis dans sa main une longue lance à l’extrémité de laquelle il semblait y avoir une pointe de feu. Celle-ci parut me frapper plusieurs fois dans le cœur, au point de pénétrer en moi. La douleur était si réelle que je gémis plusieurs fois à haute voix, mais elle était si douce que je ne pouvais pas désirer en être libérée. Aucune joie terrestre ne peut donner une telle satisfaction. Quand l’ange retira sa lance, je demeurai avec un grand amour pour Dieu. »

Image : Le Bernin, L’Extase de sainte Thérèse

Moins connu est le rêve de sainte Claire d’Assise, peu après la mort de saint François, dans lequel celui dont elle était la disciple, la « petite plante », lui tend une mamelle pour qu’elle en tire son lait. « Elle prit avec les mains ce qui lui était ainsi resté dans la bouche, et cela lui parut de l’or si clair et si brillant qu’elle s’y voyait toute comme en un miroir », ajoutent quatre de ses sœurs au cours de son procès en canonisation. Plus proche de nous et plus subtil est le récit de la conversion de la philosophe Simone Weil, à l’abbaye de Solesmes où elle se trouve pour suivre les offices de la Semaine sainte : « Le Christ lui-même est descendu et m’a prise. » Elle insiste sur la matérialité de cette expérience mystique : « Je n’avais pas prévu la possibilité de cela, d’un contact réel, de personne à personne, ici bas, entre un être humain et Dieu. » (Attente de Dieu)

La chair sans l’Esprit

Toutes ces images peuvent heurter l’âme moderne, ou simplement nous sembler inaccessibles, mais elles ont le mérite de montrer que le corps désirant, charnel, sensible, vecteur de l‘éros, peut symboliser d’une manière très concrète l’union de l’âme à Dieu que recherchent les mystiques, et ce au-delà de sa simple fonction reproductrice dans laquelle a voulu l’enfermer une certaine théologie du mariage. Dès lors, cette possibilité laisse une porte ouverte, donne une chance en quelque sorte, au corps désirant queer.

Mais ces visions mystiques charnelles, que l’on retrouve à travers les textes de Sufjan Stevens, nous disent autre chose : dans la théologie chrétienne, la chair ne peut se suffire à elle-même, l‘éros ne peut être sans l‘agapè. Dans l’épître de saint Paul aux Romains, ce n’est pas tant la chair en elle-même qui est condamnée, mais l’emprise du charnel coupé du spirituel : l’apôtre nous invite à vivre non « pas selon la chair mais selon l’Esprit » (Rm 8,4). Faut-il comprendre que tout acte sensuel devrait être conduit par un amour brûlant pour un autre être et pour Dieu ? Ce serait magnifique, mais certainement un peu idéaliste.

Mystère de l’amour

On peut l’entendre autrement : ouverte au souffle de l’Esprit, toute relation charnelle devrait se faire sans esprit de domination, sans égoïsme. Autrement dit, sans rechercher son propre plaisir mais plutôt dans un geste de don gratuit, en tâchant d’imiter de façon imparfaite la gratuité de l’amour divin pour ses créatures. Ce déplacement éthique, qui effectue un détour queer tout en demeurant ancré dans les traditions chrétiennes, serait une première pierre pour combattre la théologie hétéropatriarcale du mariage, obstacle à la véritable universalité de l’amour chrétien.

Celui-ci relève bien sûr d’un immense mystère, qu’on ne saurait enfermer dans une formule mathématique, un raisonnement rhétorique ou un mécanisme neurobiologique : c’est là un point commun à la foi et au sentiment humain sensible et charnel. L’une comme l’autre sont de l’ordre de l’inconnaissable, de l’inexplicable, l’une et l’autre traduisent une altérité radicale. C’est ce mystère que chante Mystery of Love de Sufjan Stevens, qui pourrait décrire aussi bien une expérience amoureuse qu’une expérience de foi : « Oh, too see without my eyes / The first time that you kissed me / Boundless by the time I cried / I built your walls around me (…) Feel my feet above the ground / Hand of God deliver me (…) Oh, will wonders ever cease? / Blessed be the mystery of love » (« Oh, voir sans mes yeux / La première fois que tu m’as embrassé / Sans limite au moment où j’ai pleuré / J’ai construit tes murs autour de moi / Main de Dieu, délivre-moi (…) Oh, les merveilles cesseront-elles jamais ? / Béni soit le mystère de l’amour »).

Timothée de Rauglaudre