Trois gestes du pape François. In memoriam.

Le pape François n’a pas seulement marqué les esprits par des mots, il a touché les cœurs avec certains gestes dont la portée évangélique est également politique dans la mesure où ils révèlent les injustices de nos sociétés et le décalage entre celle-ci et l’appel évangélique. Jorge Bergoglio est un homme qui sait par moments nous arracher à la torpeur de “l’indifférence” si souvent par lui dénoncée. Le Christ n’est pas d’abord un souvenir à cultiver ou une croyance à formuler mais une présence à incarner, un chemin de sortie de soi-même vers l’autre, notamment le plus vulnérable. Un paradoxe de ce pontificat est qu’il a été simultanément celui de la révélation du caractère systémique des abus sexuels dans l’Église catholique et celui d’un infatigable plaidoyer pour une fraternité universelle, entre les peuples artificiellement séparés par les frontières des Etats et les dominations socio-économiques, entre l’humanité et les autres parties de la création réduites par le capitalisme à être traitées en simples ressources valorisables et exploitables.

Juillet 2013, Lampedusa. Pour son premier voyage hors de Rome, le pape se rend sur l’île italienne, point d’entrée en Europe pour des milliers d’exilé.e.s. Depuis un bateau, il lance une couronne de fleurs dans l’eau, prie Dieu devant le silence de la mer, rappelant à nos mémoires la dignité de ces vies qui sont mortes d’être non secourues. “Qui est responsable du sang de ces frères et sœurs ? Personne ! Nous répondons tous ainsi : ce n’est pas moi, c’est sans doute quelqu’un d’autre (…) nous avons perdu le sens de la responsabilité fraternelle.” Ce n’est pas une simple commémoration, c’est un appel à créer une communion entre des personnes aux origines et aux cultures différentes. En tant que chrétiens, nous n’avons que des prochains, proches ou éloignés de nous dans l’espace.

Mai 2014, Bethléem. Le pape passe en voiture à proximité du mur de séparation entre Bethléem et Jérusalem, il aurait pu détourner le regard mais il fait arrêter sa voiture, descend, s’approche du mur, étend la main juste à côté d’un graffiti “Free Palestine”, sous un mirador, et touche le mur. Par ce mur passent chaque matin les travailleurs palestiniens, dans les brimades des soldats israéliens. Or ce n’est pas ce mur là que les papes touchent d’habitude, mais le mur de Lamentation, c’est-à-dire ce qui reste du mur d’enceinte du dernier temple. Comme si ce geste posait une question : “n’avez-vous pas fait de cette terre un temple, un espace sacré ?” Or ce sacré, comme tout sacré, sépare, c’est pourquoi la “terre sainte” ne doit pas être sacrée. À cette sacralisation et cette séparation le pape oppose le contact le plus élémentaire du bout de ses doigts. Ce qu’il touche est l’une des immenses plaies qui défigurent la terre sainte, plaies béantes tant on ne cesse pas de voir alentour les cadavres, jusqu’au millier du 7 octobre et aux dizaines de milliers de Gaza. Ce toucher n’est donc pas exactement une bénédiction mais un geste qui se voudrait thaumaturge. Hélas, la grâce prend mystérieusement son temps. Mais le pape est tenace, appelant ses derniers jours, depuis son lit d’hôpital, la communauté catholique de Gaza, ces “chrétiens d’Orient” qui n’intéressent guère l’Occident. 

Juillet 2022, Maskwacis. François est en visite dans un ancien pensionnat pour enfants amérindiens au Canada. Entre 1831 et 1996, 150 000 enfants amérindiens ont été enlevés de leurs familles et placés dans ces pensionnats. Un système d’assimilation culturelle visant à “tuer l’Indien dans le cœur de l’enfant” et charriant son lot d’abus physiques, sexuels, psychologiques et spirituels. Au moins 6 000 enfants y sont morts. “Je suis affligé. Je demande pardon.” Devant des milliers d’autochtones, François demande pardon, trois fois, au nom de l’Église catholique, chargée de plus de 60 % de ces pensionnats. Alors que des catholiques voudraient faire de ce nom une fierté à défendre contre d’autres dans une prétendue guerre des civilisations, rejetant toute culpabilité, la reconnaissance par l’Église de la violence institutionnelle, sexuelle et coloniale qu’elle a exercée à l’encontre de ces enfants est un premier pas vers la réparation. Qui ne doit pas en rester aux gestes symboliques, mais doit être suivie d’effets, à la hauteur du mal commis, et permettre d’ouvrir les yeux sur les structures de péché auxquelles l’Église continue de participer. 

Paul Colrat et Foucauld Giuliani