2015-2025 : la liberté d’expression confisquée ?

Ce texte rédigé par deux membres du collectif Anastasis a initialement été publié sur le site de la revue Esprit, le 28 janvier 2025.

L’anniversaire des dix ans des attentats terroristes contre Charlie Hebdo et l’Hypercacher coïncide avec la prise de pouvoir présidentiel de Donald Trump aux Etats-Unis, occasion de mesurer à quel point la question de la liberté d’expression polarise le champ politique en France comme aux Etats-Unis. En France, la liberté d’expression n’est plus simplement présentée comme un droit fondamental mais comme une “valeur” que le camp ennemi mettrait en péril et trahirait. Quel est le processus ayant conduit à cette mutation depuis 2015 ? Quels combats sont à mener pour la liberté d’expression qui ne tomberaient ni dans sa fétichisation abstraite, ni dans son instrumentalisation idéologique ? A l’heure où la pensée étouffe sous les flots de commentaires orduriers diffusés sur les réseaux sociaux, ces questions sont des plus urgentes.

Le 15 janvier 2015 le fanatisme le plus hideux était à l’œuvre dans les esprits des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly. Le frère dominicain Adrien Candiard montre bien que le fanatisme est une pathologie de l’identité : non seulement les fanatiques placent leur honneur religieux au-dessus du respect de la vie humaine, mais ils font de leur conception subjective de Dieu une vérité absolue et indiscutable et s’inventent la mission narcissique de le venger[1].Dans leur délire, les fanatiques s’imaginent être les bras armés de Dieu, ses saints exterminateurs privilégiés, ce qui implique de confondre la foi – qui suppose un acte de confiance et un désir, donc une distance avec l’être en qui on place sa confiance et qu’on essaie d’aimer – et l’identité religieuse. Cela revient à confondre Dieu avec la subjectivité individuelle ou communautaire. Or, tout processus de foi débute par un acte de dessaisissement de sa subjectivité et de son identité, c’est-à-dire de déconstruction de ses propres projections, besoins et intérêts à définir Dieu de telle ou telle manière. C’est d’ailleurs l’une des grandes leçons théologiques de la Bible, dans laquelle les prophètes sont souvent investis malgré eux de la tâche d’annoncer ou d’agir. L’interpellation divine rencontre leur réticence et exige d’eux un effort bien précis : celui d’apprendre à distinguer leurs croyances ou attentes subjectives des appels bien réels de Dieu. Ainsi de Jonas ou encore de Moïse, qui cherchent à se dérober à leur vocation[2]. On est loin du défoulement haineux des terroristes de janvier 2015 dont l’acte a tout de la catharsis la plus égoïste. 

C’est la grandeur du libéralisme juridico-politique que de faire coexister dans une même société des convictions différentes et de leur garantir la possibilité de se manifester. On peut même dire que c’est sa grandeur de construire un espace profane, où tout, donc, peut être profané. Cela peut être vécu comme une occasion de conversion par les croyants eux-mêmes, dans la mesure où ils ont à refuser la sacralisation des représentations, classiquement appelée par eux “idolâtrie”. L’espace public libéral a comme vertu de faire tomber les idoles. “Heureux êtes-vous si l’on vous insulte” dit l’Évangile de Matthieu (5, 11). Cela s’explique parce que la foi du croyant n’a de valeur que si elle n’est pas la sienne, c’est-à-dire n’est pas sa petite identité, mais est aussi solide que Dieu lui-même et ne craint donc pas l’offense. La seule profanation que le croyant doit craindre est au contraire que l’on s’approprie la révélation divine. La profanation publique devient alors l’épreuve du feu, qui manifeste la solidité de la foi : croit-on vraiment qu’elle est aussi solide que Dieu où craint-on qu’elle soit aussi fragile que nos idoles humaines, trop humaines ? 

Le slogan de 2015, “Je suis Charlie”, peut être compris d’au moins deux manières. À un premier niveau, il s’agit simplement d’un acte de solidarité avec les victimes : se dire Charlie ou se rendre à la marche du 11 janvier signifie témoigner de son horreur devant le fanatisme terroriste et exprimer un attachement à l’État de droit. À un second niveau, le “je suis” suppose de s’identifier avec le contenu même des publications du journal satirique. S’esquisse alors ce qui devient central dans la décennie 2015-2025 en France : la confusion entre une identité politique et le principe de la liberté d’expression. Il faut alors défendre la civilisation contre une supposée “idéologie islamo-gauchiste” qui transigerait, par un mélange de mauvaise conscience coloniale et d’idéalisation des minorités musulmanes, avec le cœur même de la démocratie libérale. Flairant le bon coup et avide de “normalisation”, l’extrême droite s’engouffre dans la brèche, suivie sans trop de surprise par la droite mais aussi par une partie de la gauche libérale, sans doute trompée par son interprétation erronée de la laïcité (conçue non pas seulement comme la séparation des églises et de l’État mais comme un dispositif de neutralisation de l’expression publique des convictions religieuses des citoyens[3]) et sa vision assimilationniste de la République, ce qui donne Manuel Valls, le Printemps Républicain et l’ostracisation d’une partie de la gauche accusée de sombrer dans le  communautarisme. Le journaliste et essayiste Daniel Schneidermann a rendu compte de ce processus dans un livre récent où il relate l’évolution de la ligne politique de Charlie Hebdo depuis son rachat par Philippe Val en 1992 : au fil des années, la fibre anarchisante et antimilitariste s’atténue au profit d’une critique vague de l’Islam sans que l’on distingue toujours bien qui est visé dans les publications du journal : la croyance en Dieu ? Les autorités religieuses ? Les croyants eux-mêmes ? Cela ouvre la voie à un rapprochement de plus en plus net entre le média et l’ordre établi, ce qui n’est pas sans provoquer remous et dissensions en interne. Cette tendance s’enracine définitivement après l’affaire des caricatures de 2006-2007 et surtout après l’horreur des attentats de 2015, qui a, parmi d’autres effets, celui de sanctifier cette ligne idéologique[4].

Voici la toile de fond historique et politique sur laquelle interviennent les controverses contemporaines autour de la liberté d’expression.  Il faut refuser le cadrage de ce débat qui laisserait penser qu’il faudrait être pour ou contre la liberté d’expression. Il s’agit au contraire d’être sérieusement pour. Il n’est en effet pas toujours besoin d’être original pour être révolutionnaire, il suffit parfois de prendre au sérieux certains principes déjà en place. 

Cela consiste d’abord à défétichiser la liberté d’expression en la défendant comme un principe politique universel. Le fétiche est ce que l’on brandit comme une valeur sacrée et vitale, que l’on affirme respecter et protéger comme il se doit alors que son adversaire est accusé de mépriser et de trahir, au péril de la survie de la collectivité elle-même. Dans ce schéma, l’adversaire mute en ennemi : il n’est plus le concurrent rival avec lequel je partage au moins une partie des objectifs et des principes mais celui dont l’action menace l’être collectif. L’ennemi est alors synonyme de traître à la nation. Et le nécessaire principe devient un marqueur identitaire. Une telle logique, lorsqu’elle est employée en décalage total avec les faits, nourrit un fanatisme très moderne, c’est-à-dire tout à fait a-religieux mais néanmoins très dangereux. 

Une telle approche de la liberté d’expression explique la virulence des attaques subies par une partie de la gauche, accusée de donner la France aux islamistes, de renier l’héritage des Lumières et finalement de se placer “en dehors de l’arc républicain”[5]. On peut penser que de telles accusations se savent fausses et que leur visée est simplement stratégique. Sans doute le sont-elles en effet, encore faut-il se demander pourquoi leurs auteurs leur reconnaissent une telle portée stratégique. Sur ce point, l’hypothèse la plus probable est que ces derniers sont d’ores et déjà parvenus à tordre les représentations collectives à leur profit, donc qu’il est devenu politiquement avantageux de mentir, même de la façon la plus décomplexée. Cela révèle à quel point notre société est rongée par l’idéologie réactionnaire et par la haine. Face à cela, défétichiser la liberté d’expression signifie rappeler qu’elle est d’abord un droit à penser rationnellement et non une valeur à étreindre de manière passionnelle et calculée.

Il importe également de mettre à nue les raisons profondes de l’instrumentalisation de la notion de liberté d’expression. Son usage fétichisé présente un intérêt évident : il permet de rejouer le récit de la lutte de la civilisation contre la barbarie, mythe occidental majeur dont la fonction politique n’est plus à démontrer depuis sa naissance antique et son utilisation par l’Empire romain chrétien[6]. Ce récit est repris par les partisans du roman national moderne selon lequel la France se juge successivement légitime à coloniser puis à lutter contre la barbarie au nom des droits de l’homme et de la civilisation, euphémisant par-là même certaines tendances à l’impérialisme extérieur et à l’essentialisation de certaines franges de la population intérieure. Par ailleurs, situer le combat politique au niveau de la liberté d’expression et du soi-disant rejet dont elle serait victime de la part d’une gauche intolérante et islamisée permet de détourner l’attention des véritables menaces qui pèsent sur ce droit fondamental. Ce point est crucial à une époque où la pluralité des médias est menacée[7] et où les politiques de modération des réseaux sociaux sont battues en brèche[8], ce qui constitue de réels dangers pour la démocratie. Le danger principal aujourd’hui est ainsi que la liberté d’expression soit rendue impossible par une sorte de flot de paroles racistes et irrationnelles dont la quantité de plus en plus grande sur des réseaux comme X (ex-Twitter) rend impossible la libre discussion qui fonde la rationalité commune. La soi-disant “défense” de la liberté d’expression par l’extrême droite est en réalité un moyen de faire triompher le droit du plus fort et de diffuser des idées qui s’imposent du fait de leur proximité avec les pulsions les plus basses, qui détournent l’attention des problèmes structurels de l’époque : l’intensification du capitalisme destructeur, la catastrophe écologique. Le sinistre Elon Musk est l’incarnation de cette tendance à l’état pur à un niveau mondial[9]. L’instrumentalisation de la liberté d’expression situe l’urgence politique sur le plan de la panique morale et non sur le plan de la confrontation pourtant prioritaire à ces maux. 

Il semble bien qu’une partie non négligeable des partisans les plus bruyants de la liberté d’expression aient en réalité plus de mépris que d’attachement à son égard. Non contents de l’avoir à leur service pour asséner leurs mensonges et répéter leurs obsessions (alors que comprise d’un point de vue éthique elle est d’abord un moyen de diffuser ce qui a fait l’objet d’un examen rationnel), ils la décorrèlent de toute activité d’amélioration concrète du monde, faisant de la parole un jeu dérisoire plutôt qu’une responsabilité et une promesse[10].

Foucauld Giuliani et Paul Colrat


[1] Adrien CANDIARD, Du fanatisme. Quand la religion est malade, Le Cerf, Paris, 2020.

[2] Voir sur ce point : Cahiers Évangile n°204, juin 2023, J.L. SKA, « Moïse, un géant modeste ».

[3] Jean BAUBÉROT, La laïcité falsifiée, La Découverte, Paris, 2014.

[4] Daniel SCHNEIDERMANN, Le charlisme, Le Seuil, 2025. 

[5] Voir par exemple Bruno LE MAIRE qui accuse la France insoumise d’être “la France islamiste” :

https://rmc.bfmtv.com/actualites/politique/la-france-insoumise-c-est-aussi-la-france-islamiste-bruno-le-maire-cible-lfi-parti-intolerant_AV-202405020333.html

[6] Voir par exemple le De fide ad Gratianum d’AMBROISE DE MILAN (339-397) où l’auteur identifie romanité et catholicité qu’il oppose au couple barbarité/hérésie, légitimant et encourageant l’État à combattre toute religion autre que chrétienne.

[7] Voir sur ce point : Julia CAGÉ et Benoît HUET, L’information est un bien public. Refonder la propriété des médias, Le Seuil, Paris, 2021.

[8] Voir par exemple cet article : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/01/08/meta-assouplit-fortement-sa-moderation-des-contenus-haineux-sur-facebook-ou-instagram_6488001_4408996.html

[9] Voir sur ce point : https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/01/17/comment-le-free-speech-est-devenu-l-arme-des-conservateurs-aux-etats-unis_6503153_3232.html

[10] Dans son dernier grand texte rédigé avant sa mort, entre 1942 et 1943, Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain (mieux connu sous le titre de L’enracinement), Simone WEIL souligne l’écueil de la diffusion de mensonges permis par la liberté d’expression tout en défendant très clairement cette dernière. Tenant ensemble le besoin de liberté et le besoin de vérité, elle réfléchit à des mesures permettant d’incriminer la diffusion de fausses informations, montrant par là même l’importance, pour une démocratie, de limiter l’influence de discours qui la minent de l’intérieur sans renoncer au principe de liberté faisant partie de ses fondements.